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«Les Iranien·nes sont pris en otage»

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«Le peuple iranien est l’otage d’un système mafieux et d’une guerre étrangère.» Zahra Banisadr est la fille du premier président iranien élu démocratiquement en 1980, contraint à l’exil dès 1981. Etablie en Suisse, cette figure modérée de l’opposition livre son analyse sur l’escalade militaire en cours.

Comment vivez-vous cette escalade militaire et les espoirs de chute du régime que l’offensive israélo-américaine suscite chez certains?

Zahra Banisadr: Voir des compatriotes célébrer une invasion m’est insupportable. Je me sens impuissante. Ce qui nous arrive est terrible: toute la région est en feu. La population iranienne est prise en otage dans une guerre contre un régime autocratique qui ne donne aucune valeur à la vie humaine. En même temps, nous subissons les attaques des gouvernements israélien et américain, soutenus par une partie de l’opposition iranienne instrumentalisée.

Quelle est la part de la population qui soutient ces attaques?

Je n’en ai aucune idée. Ce qui est certain, c’est qu’aucun peuple n’aspire à être bombardé ou soumis à une puissance étrangère, qu’il s’agisse de Netanyahou ou des Etats-Unis. Du moins, je l’espère.

Le désir de liberté s’exprime dans la rue, mais l’agression extérieure réveille aussi un sentiment patriotique. Ces frappes pourraient-elles in fine consolider le régime?

C’est possible, car l’attachement à la nation est puissant. L’Iran est l’un des plus vieux pays du monde et possède une longue expérience des agressions extérieures. C’est une mosaïque de peuples fiers de leur culture. Notre difficulté à renverser ce régime vient peut-être aussi de la crainte d’une implosion interne, comme en Irak.

Les manifestations populaires ont transformé Ali Khamenei en martyr. Etait-ce prévisible?

C’est notre malheur: comme après Khomeini, nous glorifions des leaders qui, sous couvert de discours anti-occidentaux, nous prennent en otage pour asseoir leur pouvoir. Cela fait cinquante ans que nos dirigeants sacrifient l’indépendance du pays pour se maintenir. Ce sont de véritables mafieux qui instrumentalisent la religion et confisquent les revenus du pétrole pour leurs propres intérêts.

Les sanctions internationales ont-elles joué un rôle dans la contestation populaire?

Absolument. Les sanctions étouffent le pays et nous poussent vers la Chine et la Russie. Cet embargo est immoral, car c’est toujours la population qui en paie le prix.

Le nom de Reza Pahlavi, fils du Shah renversé en 1979, circule à nouveau. Quelle est sa véritable influence?

C’est surtout l’Etat d’Israël qui soutient cette figure, notamment par une manipulation des réseaux sociaux. J’ignore son soutien réel à l’intérieur. Depuis quarante ans, il n’a rien construit: il vit en exil grâce à la fortune sortie du pays, sans aucune initiative concrète pour le peuple.

Existe-t-il une alternative crédible ?

Bien sûr, mais il lui faut l’espace pour émerger. L’Iran regorge de compétences, mais leur expression exige une liberté que nous devons bâtir nous-mêmes. La démocratie n’est manifestement pas l’objectif du gouvernement américain.

Le danger nucléaire semble primer sur la démocratie dans les discours occidentaux. Pourtant la liberté des femmes est une revendication centrale. Quelle est leur situation réelle?

Paradoxalement, sous le Shah, la plupart des femmes étaient analphabètes. La révolution a changé la donne: aujourd’hui, elles sont majoritaires à l’université et occupent des postes clés. Il faut le rappeler: ces femmes éduquées sont en première ligne pour exiger la démocratie. Pourtant, cette réalité est occultée par l’étiquette «Axe du Mal», qui réduit l’Iran à une image archaïque.

Mais pourquoi la situation des Iraniennes est-elle plus médiatisée que celle des Saoudiennes, par exemple?

Parce que les monarchies arabes sont des alliées stratégiques, donc intouchables. Le sort des femmes y est passé sous silence pour ne pas froisser des partenaires économiques et militaires.

Comment s’explique la mobilisation permanente des Iraniennes?

L’ensemble de la population iranienne ne demande qu’à vivre en paix dans un pays libre. Au XXe siècle, l’Iran a mené trois révolutions. Dès 1906, nous étions les premiers au Moyen-Orient à nous doter d’une constitution et d’un parlement. Mais n’oublions pas que c’est la CIA qui, en 1953, a brisé notre élan démocratique en renversant le premier ministre Mossadegh. Chaque fois que nous aspirons à l’émancipation, l’Occident craint que cela ne bouscule ses alliances arabes.

Quelles sont vos perspectives aujourd’hui?

La seule issue repose sur les sociétés civiles américaine et israélienne. Si les citoyens américains s’opposent massivement à cette guerre, ce n’est pas le cas en Israël, où l’Iran a été totalement diabolisé. Le gouvernement Netanyahou instrumentalise ce conflit pour détourner l’attention de ses propres déboires judiciaires.

Votre père, Abolhassan Banisadr, prônait une gouvernance laïque. Est-il possible de s’affranchir un jour du despotisme religieux?

Je le pense. Notre longue histoire nous a apporté beaucoup d’expériences politiques. La religion en est une, mais elle est aujourd’hui instrumentalisée. Elle doit impérativement rester dans le domaine de l’intime.

Vous êtes très critique sur le rôle des médias internationaux…

Ma critique porte sur la narration des faits et l’usage de termes comme «guerre préventive». On occulte la négation du droit international, comme aux Etats-Unis où Trump a pu agir sans le Congrès. Le peuple iranien est la seule véritable victime de ce récit déformé.


© LeCourrier