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Crans-Montana et l’histoire d’un aveuglement collectif

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14.03.2026

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Chaque semaine, Gauthier Ambrus, chercheur en littérature, s’empare d’un événement pour le mettre en résonance avec un texte littéraire ou philosophique. Retrouvez ses chroniques

Il était une fois un paisible village dans les montagnes enneigées. La vie s’y écoulait dans une douce insouciance, loin des stridences du monde extérieur. Une situation géographique exceptionnelle jointe aux solides qualités civiques et entrepreneuriales de ses habitants avaient engendré un véritable miracle touristique, prisé des quatre coins du monde. Rien ne semblait pouvoir altérer le succès de cette quiétude au long cours. Mais le conte de fées s’arrête là. On connaît malheureusement l’envers de l’histoire.

L’incendie de Crans-Montana n’est pas seulement une tragédie humaine, même si elle est d’abord et surtout cela. Comme on l’a entendu dire un peu partout, c’est aussi un drame national, au sens littéral. Où sont passées les valeurs légendaires qui font la réputation de la Suisse – honnêteté, rigueur, fiabilité? L’image du pays en sort profondément meurtrie, que ce soit face à lui-même ou dans les yeux des autres. Image d’Epinal, certes. Ne s’est-on pas résigné depuis trente ou quarante ans au moins, à cette fissure qui sépare le cliché d’une petite nation exemplaire et la réalité qui le ronge inévitablement?

Mais certains mythes ont la peau dure, et ce n’est pas forcément un mal. Après tout, les mythes forment aussi une sorte d’idéal collectif, de modèle à honorer – ou à atteindre – qui indique un système de valeurs éminemment respectables en l’occurrence. A condition toutefois qu’ils ne fassent pas office de trompe-l’œil. Or la catastrophe de Crans-Montana n’est pas le produit d’un cataclysme naturel ni d’un enchaînement de fatalités. Elle naît d’un troublant dédale de «dysfonctionnements» qui, mis bout à bout, font système, puisqu’ils révèlent une réalité aussi crue que dérangeante, comme autant de masques tombés d’un seul coup. Personne n’a donc rien vu venir? Etrange aveuglement collectif, qui voudrait pouvoir se dédouaner et rimer avec innocence.

Racontons une autre histoire. Il existe, dans une vallée au cœur des Andes, un village coupé du monde. Conséquence funeste de leur isolement ou d’une mystérieuse maladie, ses habitants ont progressivement perdu la vue, génération après génération, pour devenir au bout du compte un peuple d’aveugles. Ne nous imaginons pas pour autant qu’ils en souffrent. Le monde visible s’est complètement effacé de leur conscience, au point que le mot «voir» leur semble désormais vide de sens.

Un bonheur sans partage

Pour compenser, leurs autres sens ont développé une acuité exceptionnelle, si bien que leur champ perceptif n’a rien à envier au nôtre, au contraire peut-être même. Leur conception du monde s’en ressent, elle aussi, tout comme leur mode de vie: ils considèrent que l’univers se limite à leur vallée, et qu’il est inutile de se projeter au-delà. Leur mode de vie aussi: la privation de la vue les force à mener une existence régulière et bien organisée qui transparaît dans l’ordonnancement parfait de leurs rues et de leurs habitations. Sont-ils donc heureux? Oui, contre toute attente, la cécité a créé les conditions d’un bonheur qui n’appartient qu’à eux. Ils en font même une vertu, puisqu’ils la relient à une forme de sagesse qui se satisfait de ne pas chercher au-delà du cercle de leurs certitudes.

Cette sagesse a une force de fer, mais aussi sa part de cécité. On s’en rend compte lorsqu’un jour un voyageur égaré échoue dans la vallée. Celui-ci cherche à profiter de la situation, en mettant à l’épreuve des faits le proverbe bien connu qui veut qu’«au pays des aveugles, les borgnes sont rois». Or il se rend vite compte que les habitants de la vallée déjouent toutes ses tentatives de les dominer et que sa brutalité se retourne contre lui. On voit en lui un fou qui se perd en divagations lorsqu’il raconte le monde de la vue. Pour le guérir, ils décident donc de lui retirer ses yeux. D’abord tenté de rejoindre leur sérénité autarcique quitte à se mutiler, le voyageur recule au dernier moment et fuit la vallée. Il y a décidément trop à perdre.

Récit de voyage romancé, fable philosophique ou conte de science-fiction darwinien? Qui voudra en apprendre plus se reportera au texte original de H. G. Wells, Le Pays des aveugles (1904). C’est du moins une histoire trop belle pour être vraie, mais pour cette raison même pas complètement fausse.

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