Bruno Le Maire : « Je suis fasciné par le dépouillement, la simplicité et la mystique »
Une force tranquille. C’est la formule qui vient en conversant avec Bruno Le Maire, tranquillement posé sur son canapé, se confiant tout en simplicité, affabilité et maîtrise de soi. Celui qui a quitté le ministère de l’Économie et des Finances - après sept ans de service, longévité rare - en essuyant la foudre (il fut l’artisan du « quoi qu’il en coûte » présidentiel), puis qui a dû démissionner à peine un jour après avoir été installé à la tête des Armées fait montre de sérénité.
Les chiens aboient, Le Maire passe : à 57 ans, l’homme affiche déjà une carrière riche et éclectique à la fois politique et littéraire - son dernier livre, Le temps d’une décision (Gallimard), qui revient sur les attaques dont il fut l’objet, a paru il y a quelques semaines. Le voici qui a accepté de s’épancher sur un sujet intime, sur lequel ce politique médiatique plutôt disert est discret : Dieu. Dans cet entretien inspiré, Bruno Le Maire se livre comme jamais, et prend position sur des débats sensibles : l’encyclique du pape, l’aide à mourir et la levée du secret de la confession...
Le Point : Dans vos livres, vos prises de parole, les portraits de presse qui vous sont consacrés, vous n’hésitez pas à vous livrer. Mais vous parlez assez peu de votre relation à la spiritualité. De quelle nature est-elle ?
Bruno Le Maire : La spiritualité tient une place importante dans ma vie, mais je n’en parle que par des détours : à travers des visages de proches, dans la manière dont j’évoque mes enfants dans mes livres, ou encore par la musique. Je pense aussi aux amis que j’ai perdus. Mon livre Paul est le récit de la disparition d’un ami cher qui, dans les dernières semaines de sa vie, m’a plus appris sur la spiritualité que des années de réflexion personnelle.
Dans ma famille, il était impensable de ne pas aller à la messe le dimanche; il était hors de question de rentrer dans une église sans tremper sa main dans le bénitier et se signer
Dans ma famille, il était impensable de ne pas aller à la messe le dimanche; il était hors de question de rentrer dans une église sans tremper sa main dans le bénitier et se signer
Ma relation au spirituel est semblable à une lumière qui se réfracte sur une glace : elle n’est jamais directe, toujours indirecte. J’ai une forme de pudeur à ne pas aborder ce sujet de front. Mais parce qu’il me touche profondément, je l’évoque par des biais. Cela ne signifie pas que la spiritualité n’est pas très présente dans ma vie quotidienne comme dans mes livres. Bien au contraire.
Avez-vous été éduqué dans la spiritualité ?
J’ai reçu une éducation très religieuse et très traditionnelle, mais doublée d’une formation intellectuelle jésuite qui incline à l’examen de conscience — dans l’esprit des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. J’ai baigné dans cette atmosphère durant toute mon enfance et mon adolescence.
Dans ma famille, il était impensable de ne pas aller à la messe le dimanche; il était hors de question de rentrer dans une église sans tremper sa main dans le bénitier et se signer, ou de ne pas faire sa communion, sa confirmation et sa profession de foi. Ceci a constitué le socle de mon éducation. Je le considère comme une chance : on m’a transmis qu’à côté des contingences matérielles, il existe un domaine spirituel qui nous rappelle que la réalité ne se limite pas aux apparences, qu’il peut y avoir un au-delà.
Cependant, cette éducation jésuite, par son exigence intellectuelle, bouscule parfois la foi dogmatique car elle pousse à interroger, à douter et à critiquer sans cesse. Ce dialogue entre la spiritualité idéale d’un côté et l’esprit critique de l’autre constitue mon noyau dur. Cela explique peut-être mes va-et-vient permanents entre des activités différentes : la politique et la littérature, l’exercice du pouvoir et le besoin de création.
J’ai poursuivi ce chemin à l’École normale supérieure, où coexistaient alors deux formes d’idéal. Il y avait l’idéal communiste, très radical, encore présent à l’ENS quand j’y suis entré en 1989. Mais subsistait aussi un idéal catholique vivace. J’ai d’ailleurs été « prince Tala » — c’est ainsi qu’on appelait le responsable de l’association des normaliens catholiques, ceux qui vont « -t à la » messe. Nous avions à l’époque le père Jean-Robert Armogathe comme directeur spirituel.
J’ai organisé plusieurs pèlerinages à ce moment-là, notamment un qui m’a beaucoup marqué au monastère de Montserrat, près de Barcelone. À cette époque, plus que par la religion institutionnelle, j’étais fasciné par les textes mystiques. La spiritualité a alors pris pour moi une forme très littéraire. J’ai énormément lu saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila. Je trouvais la poésie et la force de leurs textes mystiques........
