Bernard Cazeneuve : « La spiritualité me questionne, mais je me tiens à distance des églises »
Il y a quelques années, il nous avait surpris par un texte littéraire, publié aux éditions Gallimard, au titre éloquent : Ma vie avec Mauriac. L’ancien Premier ministre, Bernard Cazeneuve, cadenassé derrière des costumes soignées qui lui donnent une allure permanente d’homme d’État ou de portrait à la Ingres, y témoignait d’une sensibilité aiguë aux choses de l’esprit. Depuis, nous voulions en savoir plus.
Mais il nous a fallu du temps pour convaincre ce pudique de passer à table non pour partager des nourritures terrestres mais… spirituelles. La foi, la laïcité, ses parents, sa relation à l’islam à Creil (dans l’établissement où dans les années 1980 se déroulera « l’affaire du foulard »), sa lecture quotidienne de la Bible… Bernard Cazeneuve révèle dans cet entretien une part inattendue de lui-même.
Le Point : Votre relation au spirituel dépasse-t-elle l’admiration, la fascination même que vous éprouvez pour François Mauriac ?
Bernard Cazeneuve : J’ai pour François Mauriac un intérêt de lecteur, qui n’est en rien lié à sa relation profonde à la religion catholique ou à la spiritualité et qui résulte avant tout de son engagement et de son courage politique. Tout au long de sa vie, il s’est placé à contre-courant des idées dominantes de son milieu au nom d’une certaine idée de la justice et de la liberté.
Ce fut notamment le cas en 1935, au moment de l’affaire éthiopienne, puis en 1936, lorsqu’il prit le parti des républicains espagnols, alors même que l’Église catholique, ralliée à Franco, les combattait. Dans les années 1950, il prit parti résolument contre la colonisation en Tunisie, au Maroc et en Algérie. C’est ce courage-là, qui domine dans son Bloc-notes ou dans les Cahiers noirs écrits pendant l’Occupation. C’est tout cela qui suscite mon profond respect.
Son œuvre de romancier est elle aussi fascinante, qui donne à voir chez ses personnages toutes les vicissitudes de l’âme humaine et la quête constante de la grâce. C’est sur ce sujet d’ailleurs que se noue son célèbre débat avec Jean-Paul Sartre, qui lui reproche de ne laisser aucune liberté à ses personnages, en les enfermant dans une trajectoire qui les mène inéluctablement à la foi.
Enfin, m’intéresse chez Mauriac l’idée fondamentale que l’on ne peut pas réduire un individu à ses fautes. C’est un positionnement profondément humaniste. Nous nous sommes beaucoup battus, à gauche, pour que la sanction pénale soit aussi une chance donnée à chaque individu de se racheter. C’est cette intime conviction et une profonde aversion de la peine de mort qui a poussé Mauriac à défendre, à la Libération, certains écrivains compromis dans la collaboration alors même que ces derniers l’avaient toute leur vie combattue.
Tous ces engagements de Mauriac s’expliquent par son ancrage dans le catholicisme…
Il est ancré dans le catholicisme, mais pas dans un « catholicisme espagnol » pour reprendre une expression utilisée par lui pour qualifier la pratique religieuse de sa mère. Son catholicisme n’était pas de bigoterie, de superstition ou de strict respect d’une liturgie immuable. C’était un catholicisme de progrès, notamment de progrès social. Mauriac s’est très vite détaché de la frange maurrassienne et conservatrice de sa famille pour rejoindre le Sillon de Marc Sangnier (NDLR : mouvement d’éducation populaire lancé à la fin du XIXe siècle rassemblant ouvriers et bourgeois, au fondement de la démocratie chrétienne) et devenir un militant du catholicisme social.
La porte ouverte vers la spiritualité a été rendue possible autant par la lecture de François Mauriac que celle de Paul Claudel, de Georges Bernanos ou de Charles Péguy.
La porte ouverte vers la spiritualité a été........
