La science peut-elle dédouaner les violeurs ?
Comme toutes les semaines, le chercheur en psychologie Jesse Bering décortique une étude sur la sexualité.
Il y a déjà une petite vingtaine d’années, les psychologues Kathleen Vohs et Jonathan Schooler avaient montré qu’il suffisait de dire à des gens que le libre arbitre n’est qu’une illusion pour les rendre plus menteurs, tricheurs et voleurs.
En l’espèce, après avoir lu un extrait de L’hypothèse stupéfiante – à la recherche scientifique de l’âme de Francis Crick, dans lequel l’éminent biologiste explique que « vous » n’êtes « rien d’autre qu’un tas de neurones » aussi lourdement que faussement persuadé d’avoir le contrôle sur ses décisions, les participants allaient davantage tricher à un test de mathématiques que ceux à qui on avait présenté un autre passage.
Une autre étude, menée cette fois par le psychologue social Roy Baumeister et ses collègues, avait également révélé que les individus exposés à des affirmations déterministes équivalentes – par exemple : « Comme tout le reste dans l’univers, toutes les actions humaines découlent d’événements antérieurs et peuvent, en dernière analyse, s’expliquer par le mouvement des molécules » – se comportaient de manière plus agressive et plus égoïste que celles qui avaient lu des affirmations favorables au libre arbitre – par exemple : « J’exerce mon libre arbitre chaque jour lorsque je prends des décisions » – ou des énoncés neutres – par exemple : « Les océans couvrent 71 % de la surface de la Terre. »
Tas de neurones mal élevés
Soit deux équipes de chercheurs parvenues à une même et surprenante conclusion. « Si l’exposition à des messages déterministes accroît le risque de comportements contraires à l’éthique, écrivent Vohs et Schooler, il devient impératif de trouver des moyens de protéger le public contre ce danger. »
« Protéger le public », voilà le cœur de l’argument. La formule sous-entend que, désolés les débiles, vous n’êtes pas capables d’encaisser la froide et dure réalité scientifique.
Du côté de Baumeister et de ses coauteurs, si les mots sont quelque peu différents, ils semblent aboutir au même constat : « Certaines analyses philosophiques peuvent conclure qu’un déterminisme fataliste est compatible avec un comportement hautement éthique, mais les résultats actuels indiquent qu’une telle possibilité n’est pas encore accessible au commun des mortels. »
Le moi, simple spectateur
Vu que j’écris souvent – et d’aucuns diront gratuitement – sur les aspects les moins reluisants de la nature humaine, en m’efforçant de les mettre dans une perspective réductionniste et évolutionnaire, cela m’a donné matière à réflexion. Lorsque j’ai évoqué pour la première fois ces études sur l’illusion du libre arbitre, en 2010, dans Scientific American, j’avais d’ailleurs évoqué leurs perturbantes implications sur notre manière de juger, en particulier, la sexualité humaine. Et j’avais pris cet exemple fictif :
« Un homme d’un certain âge engage une prostituée, exposant sciemment sa femme à une infection sexuellement transmissible et exploitant une jeune toxicomane pour son propre plaisir. Devrions-nous le tenir pour responsable ? Je pourrais parier que, pour la plupart des gens, la réponse serait oui, sans hésiter.
Mais que se passe-t-il si l’on envisage les choses en des termes scientifiques légèrement différents ? La décision de cet homme d’avoir des relations sexuelles avec cette femme était conforme à sa physiologie du moment, laquelle résultait de ses expériences singulières au cours de son développement, dans un environnement culturel particulier, en interaction avec un génotype particulier, hérité de ses parents particuliers, qui avaient eux-mêmes........
