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Un peuple sans filtre : le vrai vertige démocratique des réseaux sociaux

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15.08.2026

C’est l’un des récits les plus influents de notre époque : les réseaux sociaux seraient une force destructrice pour la démocratie, voire pour la civilisation. Pour l’establishment libéral, la thèse permet autant d’expliquer l’essor fulgurant du populisme de droite que l’effondrement de la confiance dans les institutions, la hausse de la polarisation ou encore l’apparente prolifération de la désinformation et des plus délirantes théories du complot.

Dans sa version classique, les réseaux sociaux sont décrits comme une technologie fondamentalement dysfonctionnelle. Parce que les algorithmes sont conçus pour accaparer l’attention des utilisateurs et les pousser à scroller toujours plus longtemps, ils privilégient les contenus sensationnalistes, propres à conforter les préjugés et à attiser les divisions. Une fois devenus viraux, ces contenus contamineraient l’opinion publique et le débat politique – pour conduire les masses à adhérer à des idées fausses et haineuses, hostiles à la démocratie libérale.

Soit ce que je regarde avec un œil très critique. Certes, les réseaux sociaux favorisent indéniablement la circulation de discours de piètre qualité, mais leur attribuer un rôle démesuré dans les évolutions politiques récentes, c’est faire fausse route. Déjà, parce que cela repose sur une vision exagérément optimiste des médias traditionnels et de l’époque antérieure aux réseaux sociaux. Ensuite car ce n’est pas étayé par les travaux scientifiques et que l’on surestime la facilité avec laquelle le public peut être manipulé et sous-estime la demande spontanée pour ce type de contenus. Enfin, parce que cela passe opportunément sous silence des causes bien plus déterminantes du rejet des élites, notamment le fossé réel entre les préférences culturelles de ces dernières et celles d’une large part de l’électorat.

Il serait néanmoins tout aussi erroné de nier un lien entre les réseaux sociaux et la montée du populisme. Mais pour comprendre la réalité de ce lien, il faut moins considérer les réseaux sociaux comme une technologie dysfonctionnelle que saisir leur rôle de technologie démocratisante.

Une démocratie sans filtre

La démocratie suppose que les citoyens disposent d’un pouvoir égal pour peser sur les décisions collectives. Le principe « une personne, une voix » incarne cette idée, mais cette égalité formelle peut évidemment coexister, dans les faits, avec de profondes inégalités. On peut facilement s’enliser dans d’interminables débats philosophiques sur le degré d’égalité politique nécessaire pour qu’une société soit « véritablement » démocratique. Mais on peut raisonnablement considérer qu’une société se démocratise à mesure que s’égalise la capacité de ses citoyens à influer sur le processus politique.

À cet égard, les médias de masse et la sphère publique ont été, pendant l’essentiel de l’histoire, profondément antidémocratiques. Comme l’a fait valoir Brian Klaas, les précédentes révolutions de la communication – l’imprimerie, la radio et la télévision, par exemple – ont certes élargi le public auquel l’information pouvait parvenir, mais sa production est restée pour l’essentiel entre les mains d’élites riches et bien introduites.

Internet puis les réseaux sociaux ont changé la donne. En abaissant les barrières à l’entrée et en réduisant le pouvoir de filtrage des élites, ils ont profondément démocratisé la sphère publique. Comme l’écrit Klaas : « Avec un appareil abordable et une connexion Internet, n’importe qui pouvait espérer influer sur la manière dont des personnes à l’autre bout du monde percevaient les événements mondiaux. »

Mais cette analyse centrée sur les producteurs sous-estime l’effet démocratisant des réseaux sociaux. Le pouvoir de filtrage exercé par les élites ne se contente pas d’empêcher le public de faire entendre sa voix : il rend aussi les médias peu réceptifs aux préférences largement répandues dans la population. Si les gens veulent entendre des points de vue rejetés par les élites, ils ont peu de chances de les trouver dans des médias que ces élites contrôlent. Là encore, les réseaux sociaux ont changé la donne.

La fin des gardiens de l’information

Bien sûr, ces deux lectures – les réseaux sociaux comme technologie dysfonctionnelle d’un côté, comme technologie démocratisante de l’autre – ne s’excluent nullement. Elles peuvent se combiner de manière complexe, sans raconter pour autant la même chose. Et aujourd’hui, l’immense majorité des discours alarmistes sur les réseaux sociaux privilégient la première. L’idée est séduisante : si seulement nous pouvions corriger l’algorithme, mieux régler les plateformes, améliorer leur design, nous pourrions réparer ce qu’elles ont abîmé.

Même lorsque leur dimension démocratisante affleure, le problème est presque toujours reformulé dans le vocabulaire rassurant de la technocratie. Ce n’est pas l’élargissement de l’accès à la sphère publique qui poserait problème, mais la circulation de la « désinformation », de la « malinformation » et de la « mésinformation ». Ce n’est pas le fait que ceux qui n’avaient jusque-là guère voix au chapitre puissent désormais se faire entendre, mais l’insuffisance des politiques de modération face à la manipulation algorithmique.

Et l’on comprend pourquoi. Pour l’establishment libéral, le fait de reconnaître franchement ce que les réseaux sociaux ont de démocratisant est assez inconfortable. La démocratie est censée être une bonne chose ; les réseaux sociaux, une mauvaise – tant qu’il en irait d’une menace existentielle pour la démocratie elle-même.

Qui plus est, l’une des marques distinctives des élites libérales est leur égalitarisme symbolique. C’est en partie en affichant leur antiélitisme – en proclamant leur attachement à l’égalité et à la justice sociale – qu’elles se distinguent de la plèbe, jugée intolérante. Il peut certes leur arriver, en privé, de ranger de larges pans de la population parmi les « déplorables » irrécupérables, mais ce mépris vise surtout ceux dont l’identité politique et démographique est elle-même mal considérée – par exemple les électeurs blancs de la classe ouvrière ayant voté pour Trump. Et, même là, la règle veut que l’on évite de le dire trop ouvertement.

D’où le fait que l’establishment libéral préfère, en général, présenter les dangers des réseaux sociaux comme l’histoire d’une technologie dysfonctionnelle.

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