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Le frère au grand cœur

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28.03.2026

Mon fils Justin est né avec la grande chance de posséder tous les outils nécessaires pour vivre en société. Il fait partie des privilégiés. À six mois, il prononçait le mot « lait » en trois langues. À onze mois, il pédalait sur son petit vélo à roues d’appoint. Plus encore, son sourire éclatant tatoué sur son visage était sa marque de commerce.

Justin a passé ses deux premières années de vie à Bangkok. Quand nous allions au restaurant, les serveuses le sortaient de sa chaise haute pour le présenter à toute l’équipe, le faisant passer de bras en bras. Il connaissait tous les kiosques du marché de notre quartier. Une marchande lui tendait une mangue, une autre un longan, une autre encore un jus d’orange, une sucrerie, une balle... Il les remerciait naturellement à la thaïlandaise : doigts tendus, mains jointes au niveau du menton, tête légèrement inclinée. Comme il n’avait qu’un an, il devait ajouter un niveau de respect supplémentaire : pied droit sur la pointe des orteils derrière le pied gauche, avant de fléchir les genoux. Par ce geste semblable à la révérence royale occidentale, les femmes étaient, le temps d’un instant, élevées par Justin au rang de reines et de déesses   ; et en retour, il devenait l’enfant chéri, protégé par tout le voisinage.

Une enfance lente et libre

De retour au Québec, l’enseignante de sa classe et la directrice m’ont suggéré d’obtenir une dérogation scolaire pour que Justin passe directement à la maternelle, au lieu de refaire une deuxième année de prématernelle. J’ai refusé et l’ai changé d’école. Un mois après la rentrée, la nouvelle direction m’a annoncé que Justin était déjà en essai en maternelle depuis trois semaines. Cette nouvelle contrecarrait mes aspirations pour Justin. Je voulais ralentir son temps, lui offrir une enfance longue, lente et libre, différente de la mienne   ; lui éviter l’intimidation à cause de sa petite taille à l’époque, héritée de mes gènes   ; lui donner la chance de tisser des amitiés durables.

Madame Claudine me répéta à plusieurs reprises que Justin avait la maturité nécessaire. Pourtant, je n’étais pas apaisée. J’avais projeté sur lui ma timidité maladive d’enfant : celle qui me faisait pleurer jusqu’à l’évanouissement, celle qui m’empêchait de jouer à cache-cache, celle qui me rendait invisible au fond de la classe. J’étais inquiète au point d’aller moi-même observer au loin ses interactions avec ses camarades pendant la récréation.

Ils étaient cinq à jouer aux quatre coins. Je voyais d’une partie à l’autre que Justin réussissait toujours à en obtenir, contrairement à l’enfant du centre, qui échouait sans cesse. Au bout d’un moment, celui-ci ne bougeait plus, n’essayait plus et les larmes ont surgi. Justin est allé spontanément au centre et lui a cédé son coin.

À partir de ce jour, je n’ai plus jamais dérangé Madame Claudine ni aucune autre enseignante de tout son parcours scolaire. J’étais rassurée, non pas par les bulletins ni par les commentaires généreux de ses enseignantes, mais par la forme même de son cœur, que Valmond, son frère autiste, avait probablement forgé et façonné.


© Le Journal de Montréal