menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

La fièvre des séries

6 0
tuesday

Nous sommes encore aux débuts du premier tour des séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey. Dimanche, mon tendre époux a installé la télévision dans la cuisine, puisque la partie Canadien-Lightning était à l’heure du souper. Il a même affiché un petit drapeau aux couleurs de la Sainte-Flanelle dans la fenêtre du salon, orné d’une guirlande lumineuse. Force est d’admettre que, pour lui, ces séries-là, c’est un peu Noël.

En ce printemps malcommode qui nous offre trop peu de soleil et des températures qui ressemblent plus à novembre qu’à avril, j’ai l’impression que la jeune équipe de hockey de Montréal apporte un doux vent joyeux dans nos chaumières. Quand la météo est morose à cette époque de l’année, tout le monde semble exaspéré. On dirait qu’une forme légère de dépression saisonnière a fini par gagner la population générale.

D’ici à ce que les tulipes, les jonquilles et les crocus colorent notre paysage, les fanions bleu-blanc-rouge accrochés aux voitures et aux balcons font office de touches de couleur et égaient la grisaille qui n’en finit plus de finir. Les restaurateurs et les propriétaires de bar voient leurs salles se remplir les soirs de match, en attendant d’ouvrir les terrasses. Le Canadien en série, c’est la confirmation que l’hiver est fini dans notre inconscient collectif. Me viennent en tête les paroles de Joe Dassin dans la chanson Dans les yeux d’Émilie : « C’est la fête du printemps / le grand retour du Saint-Laurent / On dirait que les gens sortent de la terre ».

Quant à moi, j’ai toujours été une grande sportive de salon. J’adore suivre les compétitions sportives. Pendant les Olympiques, je vais jusqu’à renier la souverainiste en moi pour hurler des encouragements à l’équipe de bobsleigh canadienne, en français, au moins. Je ne saurais expliquer quels sont les mécanismes psychologiques derrière cet enthousiasme débordant pour des exploits sportifs de parfaits inconnus. Est-ce de la projection, de l’empathie, un transfert ou une recherche d’adrénaline par procuration ? Aucune idée. Chose certaine, ça me fait un bien fou.

L’idée de donner au peuple des compétitions sportives pour le détourner des enjeux politiques et sociaux qui ont pourtant une bien plus grande incidence sur sa qualité de vie est vieille comme le monde. « Du pain et des jeux » (en latin « panem et circenses ») aurait été créé par le poète satirique romain Juvénal vers l’an 81. L’idée derrière cette formule ? Il est bien plus facile de gouverner en donnant à la plèbe de quoi manger et des jeux de cirque pour l’occuper.

Selon le collègue Alec Castonguay, qui a mené une petite enquête informelle, Robert Bourassa aurait dit, en privé et un peu à la blague : « Le Québec est plus facile à gouverner quand les Canadiens de Montréal gagnent. » Je n’ai aucune difficulté à croire qu’au-delà de la boutade, cette phrase nous dit quelque chose d’assez juste sur nous. Avancer en séries, rêver de revoir la coupe à Montréal devient presque un projet de société, bien plus, j’en ai peur, qu’un nouveau cabinet de ministres ou qu’un budget. On se rallie autour d’« ennemis » communs : l’arrogant Kucherov de Tampa Bay, les tenaces Bruins de Boston, même les arbitres nous font rager à l’unisson.

Ce n’est pas parce que la population est plus joyeuse en général — et encore, il y a quand même une proportion non négligeable qui n’en a cure — qu’il ne peut pas y avoir des effets très néfastes à toute cette liesse durant les séries. On observe de fortes augmentations des actes de violence conjugale lors de grands événements sportifs télévisés. Le phénomène varie en intensité selon le pays et selon le sport. Des études montrent ainsi que le soccer en Angleterre et le football aux États-Unis font augmenter considérablement l’incidence de la violence familiale, plus particulièrement en cas de défaite.

Pour l’instant, il semble que le hockey échappe à cette troublante tendance. En revanche, un peu à l’instar des Français avec le foot, nous ne sommes pas à l’abri de graves débordements lors de grandes victoires. Rappelons-nous les émeutes à l’extérieur du Forum en 1993. La consommation d’alcool, étrangement associée à des événements sportifs, et l’euphorie de la victoire ne font pas bon ménage dans une foule en liesse.

Cela dit, je ne bouderai pas mon plaisir. Je me tiendrai sur le bout de ma chaise tout au long de la présente série, priant pour que Cole Caufield et Lane Hutson ne se fassent pas écrabouiller dans la bande. Je vais sauter de joie à chaque but de Slafkovský et serrer les dents pour que Suzuki gagne les mises en jeu. C’est vraiment une belle équipe, jeune et pleine d’avenir.

Évidemment, ce n’est pas une raison pour oblitérer l’actualité et les enjeux fondamentaux qui nous touchent. Je continuerai de m’inquiéter du neuvième féminicide sur le territoire du Québec en 2026, du prix indécent de certains aliments, du blocage du détroit d’Ormuz, des populations de l’Iran, du Liban, de la Palestine, de l’Ukraine, du Soudan. Le monde continue d’aller mal malgré les tours du chapeau du Tricolore.

Il s’agit simplement de vibrer ensemble devant ces gladiateurs en jockstrap pour vivre, l’espace de trois périodes (et plus si grande adversité), un peu d’exaltation et d’espoir. Même si on n’est pas dupe de l’énorme machine capitaliste derrière ce divertissement, le hockey des séries reste un formidable liant social dont certains ont profondément besoin en ces temps où tout tend à nous diviser.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir