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On doit parler de la banalisation des discours d’extrême droite au Québec

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06.03.2026

Depuis plusieurs années, j’observe la montée des mouvements d’extrême droite, notamment en France, en Italie et aux États-Unis. De nombreux travaux ont montré que ces mouvements ne sont pas « des partis comme les autres ». Comme le rappelle Salomé Saqué dans son livre Résister, ils représentent un danger pour l’État de droit et pour nos démocraties, en particulier pour les droits des minorités.

Pendant longtemps, je me disais que le Québec semblait relativement épargné par cette tendance mondiale. Certes, l’extrême droite existe déjà ici sous forme de groupuscules, mais elle ne disposait pas d’une véritable traduction politique dans l’offre partisane ni d’une présence institutionnelle comparable à celle observée dans plusieurs pays européens. Les choses commencent à changer.

Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas ici d’accoler des étiquettes pour discréditer des individus. La question est plutôt de comprendre comment les idées d’extrême droite s’installent progressivement dans le débat public afin de pouvoir s’en prémunir collectivement. Les acteurs que je mentionne sont d’ailleurs invités à réfléchir à leur contribution — que j’espère involontaire — à cette banalisation de certains discours.

En effet, l’extrême droite ne prend généralement pas le pouvoir d’un seul coup. Elle le fait lorsque ses thèmes deviennent progressivement acceptables dans l’espace public. C’est ce que les politologues appellent la « fenêtre d’Overton » : le déplacement graduel de ce qui est considéré comme dicible ou légitime dans le débat public.

Dans plusieurs pays occidentaux, ce processus a été observable sur la question migratoire. Les discours ont souvent suivi une trajectoire similaire : d’abord associer certains problèmes sociaux à l’immigration, puis généraliser ces accusations jusqu’à faire accepter l’idée que l’immigration constitue en soi une menace.

Dans certains cas, ces dynamiques ont conduit à des politiques très dures. Aux États-Unis, par exemple, certaines pratiques de l’agence ICE ont été rendues possibles par ce déplacement progressif des normes sur ce qui constitue un débat acceptable.

Le Québec n’est évidemment ni la France ni les États-Unis. Mais certains éléments récents évoquent un déplacement du débat public qui mérite d’être discuté. Le Barreau du Québec lui-même a récemment mis en garde contre certaines tendances pouvant fragiliser l’État de droit. La question est donc de comprendre par quels acteurs et par quels discours ce déplacement pourrait s’opérer. Je vais ici me limiter à deux exemples.

Premièrement, parlons d’Éric Duhaime. Plusieurs éléments de son programme s’inscrivent dans un ensemble de thèmes fréquemment associés au populisme de droite contemporain : baisses d’impôt, aide à la natalité, loi et ordre, cryptomonnaies, etc. Cette combinaison entre populisme fiscal, rhétorique sécuritaire et thèmes identitaires correspond à une configuration idéologique que plusieurs travaux associent à la droite radicale contemporaine.

On retrouve des configurations comparables dans d’autres contextes politiques, par exemple dans l’entourage du gouvernement Trump, où politiques fiscales régressives, durcissement sécuritaire et rhétorique anti-immigration se sont combinés à un virage favorable aux cryptomonnaies.

Ensuite, il y a Bernard Drainville. En affirmant que les travailleuses qui ont perdu leur emploi en raison de leur refus de retirer leurs signes religieux « ont fait le choix de perdre leur emploi », il participe à la banalisation de discours anti-immigration et plus largement islamophobes.

Dans sa sortie récente, il va plus loin : il propose de faire deux classes de citoyens. D’un côté, les « vrais » Québécois avec des droits fondamentaux et, de l’autre, les demandeurs d’asile, auxquels il propose de limiter l’accès à l’aide sociale à six mois, de supprimer l’allocation-logement, de les faire passer au second plan pour les logements sociaux, tout en demandant au gouvernement fédéral de restreindre le droit d’asile et de retarder l’accès à la résidence permanente. Ce type de discours est relativement inédit dans l’espace politique québécois contemporain.

Dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient la circulation de discours masculinistes, identitaires ou profondément réactionnaires — et où la question de leur régulation, notamment pour les jeunes, reste largement ouverte —, le déplacement de la fenêtre d’Overton devient une possibilité réelle.

Or, l’histoire politique récente montre que ces déplacements sont souvent progressifs. Une fois certaines idées pleinement normalisées, il devient beaucoup plus difficile de revenir en arrière.

Ce qui se passe dans nos écoles (montée de discours misogynes, homophobes, transphobes et masculinistes chez les jeunes) n’est que le commencement si on commence à banaliser ce genre d’idéologies. C’est pourquoi il est essentiel que les médias, les responsables politiques, les dirigeants économiques, les universitaires et les citoyens demeurent attentifs à ces évolutions. Préserver un espace démocratique où les droits sont égaux pour tous suppose de reconnaître ces dynamiques avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Les démocraties ne s’érodent pas seulement par des ruptures brutales : elles se transforment aussi par de petits déplacements du débat public que l’on finit par considérer comme normaux. La question n’est donc pas de savoir si le Québec est déjà confronté à l’extrême droite. Elle est de savoir si nous serons capables de reconnaître les signes avant-coureurs de sa banalisation — et d’y répondre tant qu’il en est encore temps.

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