Persia delenda est
« Carthago delenda est » (« Carthage doit être détruite »). On connaît cette formule par laquelle, paraît-il, Caton l’Ancien achevait chacun de ses discours devant le Sénat romain. Il finit par être entendu, et la cité de Carthage (située dans l’actuelle Tunisie) fut entièrement rasée à l’issue de la troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.), une partie de sa population, massacrée, le reste, réduit en esclavage.
On peut réprouver l’obstination du vieux Caton, et l’inhumanité de ses compatriotes, qui en éprouvèrent d’ailleurs quelques remords, comme en témoignent les larmes que répandit alors, dit-on, le général romain Scipion Émilien. Mais cette destruction de Carthage, cette élimination définitive de la seule rivale potentielle de Rome dans le bassin occidental de la Méditerranée, constituait un choix stratégique qui contribua, à moyen terme, à offrir aux Romains la domination sans partage de cette mer intérieure, « mare nostrum », comme ils pourront bientôt l’appeler. On y trouve les germes d’un empire qui durera, à partir de là, encore un bon demi-millénaire.
En comparaison, les menaces et les injures dont le président Trump abreuve les dirigeants iraniens sont le signe de sa nullité rhétorique et de son caractère velléitaire. D’une part, n’est pas Caton qui veut. « Ouvrez le putain de détroit, espèce de tarés, ou vous vivrez en enfer — VOUS ALLEZ VOIR ! » est digne d’une rhétorique de cour d’école et fait pâle figure à côté de l’éloquence de ce sénateur romain de l’Antiquité. D’autre part, le déclenchement de cette guerre, dont les raisons alléguées ont varié au rythme effréné des points de presse et des publications sur Truth Social, ne poursuivait visiblement aucun objectif clair et a été encore moins commandé par une conception stratégique conçue sur le long terme.
Les États-Unis risquent de ne guère y trouver leur intérêt. Et il apparaît d’ailleurs de plus en plus évident que leur président ne sait plus comment se dépêtrer sans perdre la face de ce conflit dans lequel il s’est lancé fort inconsidérément. (À cet égard, que son gouvernement n’ait même pas anticipé le blocage du détroit d’Ormuz qu’entraînerait cette guerre ni ses conséquences pour l’économie mondiale a quelque chose de proprement hallucinant.)
Or, la guerre, comme l’affirme cette formule bien connue de Clausewitz, est censée être « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Quand elle n’est plus liée à la moindre politique, autrement dit quand son déroulement n’est plus dicté par des objectifs politiques et diplomatiques précis et réalistes, elle cesse d’être un moyen pour devenir une fin en soi.
C’est ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines avec ces bombardements sur l’Iran. Les objectifs avoués de cette offensive étant soit apparemment inatteignables (provoquer la chute du régime des mollahs), soit carrément faux (empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et de devenir une menace pour les États-Unis), il ne reste plus qu’un seul objectif à cette guerre, et celui-ci n’a rien d’un objectif politique et encore moins d’un objectif rationnel : la pure destruction de l’Iran, que le président des États-Unis menace « de ramener à l’âge de pierre ».
Mardi matin, il réitérait ce genre de menace qu’il multiplie depuis des semaines avec une jouissance sadique évidente : « Une civilisation entière va mourir ce soir, pour ne plus jamais réapparaître. Je ne veux pas que cela arrive, mais cela est probablement ce qui va se passer. » Se rend-il compte du caractère empreint de barbarie de telles menaces écrites en majuscules sur ses réseaux sociaux, mais aussi de leur nature infantile de la part du chef d’une république qui n’a pas encore 250 ans d’existence qui les adresse à un Iran dont la civilisation est vieille de plus de trois millénaires (et même bien davantage si on la fait remonter jusqu’à la civilisation élamite située dans le Fars, dans le sud de l’Iran) ?
Au-delà de ces ultimatums répétés et de ces fulminations numériques, détruire pour détruire est le symbole de cette guerre sans finalité, et donc potentiellement sans fin. Par le fait même, elle devient également le symbole d’un gouvernement états-unien à la dérive, livré à l’autoritarisme brouillon d’un président apparemment incapable de dicter à son pays une politique étrangère cohérente. De ce point de vue, qu’il ne cesse de s’en prendre verbalement à ses alliés (le Canada, l’Europe, et même les Kurdes iraniens), tout en favorisant objectivement la Russie (notamment pour la vente de son pétrole), soit l’un des principaux adversaires des États-Unis sur la scène internationale, relève de la même impéritie.
Cette guerre apparaît donc surtout comme le signe de l’irrémédiable déclin des États-Unis. Même s’il n’existe pas de règles dans l’Histoire, c’est presque une constance que les empires déclinants ne savent plus que détruire. Tout se passe comme s’ils avaient perdu l’élan qui les rendait autrefois féconds et dynamiques, ce qui faisait d’eux, aussi, des modèles qui rendaient leurs voisins envieux.
Proches de leur terme, ils ne sont plus qu’arrogants et nostalgiques, rêvant, de façon de plus en plus anachronique, de la restauration utopique de leur grandeur perdue. Cela les rend fréquemment agressifs. La moindre résistance, qui les expose à prendre conscience qu’ils ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils ont été, les met hors d’eux. C’est la raison pour laquelle ils font encore peur et deviennent, bien souvent, un foyer de déstabilisation de l’ordre régional ou mondial.
Mais le signe le plus éloquent de leur déclin demeure, outre cette passion mortifère pour la destruction, le fait d’agir désormais sans dessein. Quel que soit l’avenir sur lequel elle ouvrira finalement, la toute récente trêve de quinze jours dont Donald Trump vient de convenir avec les Iraniens montre une fois de plus qu’il est loin d’avoir la constance et la détermination d’un Caton.
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