Chronique | Soigner l’hôpital
« Soigner les malades sans soigner l’hôpital, c’est de l’imposture », avait lancé le psychiatre et psychanalyste Jean Oury au journaliste de Libération Éric Favreau dans le cadre d’un portrait qui lui était consacré. Publié en juin 1998 et intitulé « Jean Oury, fou de fous », ce portrait est à lire, ne serait-ce que pour s’offrir la douce rêverie provoquée par cette seule scène évoquée, que j’aimerais bien voir au cinéma, témoignant d’un monde désormais révolu dans lequel un psychiatre pouvait décider, sur un coup de colère lucide contre celui qui lui succéderait dans ses fonctions, de quitter son hôpital, mais en amenant avec lui tous « ses » malades en disant seulement : « Je ne peux pas laisser les malades avec ce type. »
« Il prévient le Conseil de l’ordre des médecins et, en quelques heures, il décide de partir avec tous ces grands malades (trente-trois ; sept malades restant, car n’étant pas en état de marcher) sur les routes du Loir-et-Cher. Tous partis comme un bateau fou. »
Il faut imaginer la scène, ce déambulatoire constitué de toutes ces personnes friables, poreuses, entendeuses de voix et autres prophètes nés avant leur époque, cherchant un lieu habitable où déposer leur tête en friche et suivant leur médecin comme si elles lui faisaient vraiment, profondément, confiance. Nous étions en 1953 et, même sans romantiser, je reste bouleversée par la prise de risque du soignant ici, celle qui vient toujours avec les gestes qui reposent sur une éthique qui s’incarne, qui s’assume, avec vérité et authenticité.
Finalement aboutis dans une sorte de château en ruines, Oury et « ses » malades s’installeront dans ce qui deviendra « La Borde », un hôpital psychiatrique pas comme les autres. C’est dans cet endroit qu’Oury exercera une........
