Décrocher la lune, à Québec
« Imaginez, on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été… » – Victor Hugo (lettre de 1861, sac du Palais d’été, Pékin)
À l’heure où, à Québec, on s’engage à mettre en valeur les escaliers de la ville, dont la plupart sont calés dans la luxuriante coulée verte que forme la falaise nord, il devient légitime de songer à redéployer notre espace commun, à le calibrer en fonction du paysage d’origine, de ses panoramas et champs visuels, afin que la splendeur de la vallée du Saint-Laurent s’intègre dans la production d’une composition urbaine affranchie et projetée vers l’avant.
Architecturalement, par addition d’étages, les escaliers sont parmi les premières composantes de « densification ». Avant tout, dans la nature, ils permettent de gravir la falaise. Ce texte propose de réfléchir aux sources paysagères de la ville, le lieu, avant d’emprunter deux escaliers célèbres du cinéma. On pourra ainsi dégager un brin de « poétique de l’espace ». Bien campée dans l’expérience, cette « rêverie » cherche à « insuffler » plus de profondeur dans « l’édifice lunaire » que peuvent représenter les villes.
L’article du réputé magazine National Geographic commence de la sorte : « Quand Henry Hudson a aperçu Manhattan pour la première fois en 1609, qu’a-t-il vu ? » Pour y répondre, on a donc récemment entrepris de reconstruire virtuellement le paysage d’origine de Manhattan, le lieu. Les images sont fascinantes, mais ne changent rien à la réalité : à part Central Park, peu de nature subsiste.
La même question est valable pour Québec, lors du passage de Champlain, en 1603.
Quel en est l’intérêt ? Voici : « Le lieu existe indépendamment des corps qui y logent et des activités qui s’y déroulent, comme il continue d’exister une fois ces corps enlevés et ces activités terminées » selon Aristote. Or, à Québec, la vallée du Saint-Laurent demeure relativement dégagée, et y développer une ville en symbiose avec la nature est encore possible, sous conditions de densification contrôlée, de proportions, voire de mesures fractales (c’est-à-dire en profondeur).
Blade Runner 2049 (Los Angeles). Mine de rien, dans la dernière scène du film de science-fiction Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, pour qui sait la lire, on pourra déceler une expérience très québécoise : celle de voir le pare-brise de la voiture se transformer en écran, par un soir de tempête, sous les flocons de neige qui semblent « aspirés » par la lumière des phares de la voiture… c’est l’effet de « tube », on entre ainsi en « soufflerie ».
Dans le plan final, l’acteur principal, devant le laboratoire Stelline — où l’on crée de la mémoire, comme celle de la neige — s’assied sur les marches enneigées de l’escalier, tend la main droite pour capter les flocons qui y tombent doucement, puis s’allonge de tout son long dans l’escalier en tournant son regard vers le ciel : les flocons tombent, verticalement, comme ceux qui s’avancent, horizontalement, vers « l’écran pare-brise » d’une voiture en hiver, la nuit. On a tous expérimenté ces deux conditions, on a tous déjà été en « soufflerie », étendus sur la neige ou en voiture.
Les incorruptibles (Chicago). Pas surprenant que le réalisateur de ce film policier de 1987 ait songé à utiliser l’escalier monumental de la gare de train de Chicago pour une scène de fusillade célèbre au cinéma. L’équipe d’Eliot Ness tente d’intercepter le comptable d’Al Capone, alors que la gare est bondée de voyageurs qui commencent à inonder les escaliers de granit.
À la Union Station de Chicago, au fil du temps, les foules ont, de leurs pas incessants, comme l’eau d’une cascade use le roc, « sculpté et imprimé leur mouvement » dans le granit pourtant « immuable ». Ces marches ondulées, désormais remplacées par du neuf, prenaient toutes leur force évocatrice sous la lumière du matin en créant un « effet de légèreté, quasi lunaire ». En fait, et c’est largement photographié, les reflets de lumière lunaire sur les ondulations du lac Michigan, se détachent en fines lamelles successives et forment « un escalier, tout en profondeur, qui mène à la lune ».
Victor Hugo n’a jamais vu le Palais d’été, cet « édifice lunaire ». Cependant, il connaît bien le rôle constructif du temps, comme s’il avait déjà emprunté l’escalier de la Union Station, à Chicago : genre de « soufflerie » comparable au « tube, rempli d’échelles et d’escaliers, » dans lequel circulent les populations, décrit par Samuel Beckett dans son ouvrage Le dépeupleur.
Hugo a écrit : « Les plus grands produits de l’architecture sont moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie. » Ainsi se forment les villes. C’est par le cumul d’ouvrages bien construits, campés dans le lieu, dans le paysage de la vallée du Saint-Laurent, que la ville de Québec peut songer à l’édification d’une « construction inexprimable », à faire rêver : sur un fond de lune bien enneigé, tout en reflets et en percées visuelles.
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