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Jouer à serpents et échelles avec ma voisine demandeuse d’asile

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22.03.2026

S’intégrer sur le marché du travail et pouvoir payer ses impôts, c’est comme jouer à serpents et échelles. Les échelles sont, par exemple, l’accès à l’éducation et à la formation, à un programme en employabilité, à une place dans un service éducatif à la petite enfance pour son jeune enfant, à du transport en commun abordable, à un logement parce que, bon, c’est difficile de trouver un emploi quand on n’a pas de coordonnées à mettre sur un curriculum vitæ…

Toutes des choses qui relèvent de décisions politiques.

Des exemples de serpents ? Ne pas pouvoir se déplacer, ne pas avoir accès à la formation permettant de se qualifier, à du soutien en orientation professionnelle ou à de l’aide pour rédiger une lettre de présentation. C’est devoir rester à la maison pour s’occuper d’un enfant ou d’un proche qui en a besoin. C’est voir un problème de santé s’aggraver faute d’accès à des soins. C’est ne pas avoir le permis ou le statut donnant le droit de travailler.

Politiquement, le Québec est en train de remplacer les minces échelles accessibles aux personnes et aux familles demandeuses d’asile par des serpents. On les condamne à débouler continuellement en bas du plateau de jeu, c’est-à-dire dans la précarité.

Outre l’effarant manque d’humanité dont cela fait preuve, sans compter nos chartes et les quelques conventions internationales que nous violons au passage, est-ce que vraiment, cela priorise les Québécois, comme le martèlent les politiciens surfant sur ces courants idéologiques cruels ?

Regardons froidement les choses : qu’est-ce qui finira par nous coûter le plus cher ? Un jeu où la majorité de la population travaille, fait rouler l’économie et paie ses impôts ? Ou une société avec de moins en moins de personnes en haut et de plus en plus de personnes prises en bas, privées des conditions nécessaires pour intégrer le marché du travail et ainsi contribuer aux impôts et à l’économie, que ce soit pour un an ou pour 30 ans ?

Les politiciens brisent, les femmes ramassent

Et qui, en bas de la table de jeu, fera en sorte que les répercussions de ces choix politiques ne seront pas tragiques ? Encore une fois, ce sont nos formidables groupes communautaires — sous-financés et « à boutte » — qui vont absorber ce manque d’humanité en distribuant des vivres et des vêtements d’hiver, en organisant des cours de francisation, en offrant de l’aide pour la recherche d’emploi et plus encore !

Ce sont majoritairement des femmes qui travaillent dans ce milieu, dont de nombreuses immigrantes, tous statuts confondus. Allez voir qui tient la friperie ou organise les cuisines collectives.

De l’entretien ménager dans les cégeps aux préposées aux bénéficiaires dans les hôpitaux, en passant par la cuisine des repas dans des centres de la petite enfance, les services de garde dans les écoles, les soins à domicile et plus encore, la contribution des femmes immigrantes à nos services publics et parapublics est indéniable.

Elles vivent, travaillent et paient des impôts ici selon différents statuts d’immigration, dont celui de demandeuse d’asile. Que le gouvernement et des partis politiques se disent prêts à tout faire pour leur enlever le droit d’accéder aux services subventionnés d’éducation à la petite enfance démontre à quel point nous vivons encore dans un monde d’hommes privilégiés et complètement déconnectés du travail du soin, d’éducation, d’entraide et d’accompagnement qui tient notre société debout.

Et moins de travailleuses signifie moins de services pour l’ensemble de la population. Qui devra rester à la maison s’occuper du tout-petit ? Les politiciens et les chroniqueurs qui font de l’intolérance leur fonds de commerce ? Je ne pense pas.

C’est la misère du monde qui nous soutient

Il y a des gens qui sont nés du bon côté de l’économie mondiale, d’autres non. C’est la différence entre moi, Saguenéenne élevée à la tourtière et à la salade à la crème, et ma voisine demandeuse d’asile, qui vient de la République démocratique du Congo.

Le droit de demander l’asile lorsque sa vie ou sa sécurité est menacée est un droit fondamental. Et rechercher un avenir meilleur ne constitue pas un crime. Les demandeurs d’asile ont des profils, des histoires et des richesses extrêmement variés à offrir.

Ce qui me met vraiment en colère, c’est quand on les assimile à la misère du monde. Vraiment ?

Les appels à leur supprimer les services sont publiés à partir d’un ordinateur ou d’un cellulaire dont les métaux viennent d’où, selon vous ? L’essence dans nos autos, elle vient d’où ? Les vêtements commandés sur Internet ont été fabriqués, emballés et expédiés d’où et par qui ? Les bananes dans nos smoothies, qui les a cultivées ? Nos cafés ou nos thés du matin ? Le cacao et le sucre dans nos chocolats de Pâques ?

Nous n’accueillons pas « la misère du monde », c’est elle qui rend possibles nos modes de vie.

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