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Une décision inévitable

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17.04.2026

La décision annoncée jeudi par Postes Canada de suspendre la livraison du courrier à domicile marque la fin d’une époque, mais elle s’imposait de manière implacable compte tenu des pertes financières abyssales de la société d’État. C’est un changement « historique » qui heurte la nostalgie et chatouille un certain sentiment de perte, mais le seul rappel du fait que Postes Canada a eu besoin de 2 milliards en prêts depuis 2025 pour assurer sa solvabilité convainc de la nécessité de ce virage.

Environ 4 millions de Canadiens seront touchés par cette transformation, qui s’échelonnera sur cinq ans, pour une transition en douce. Le luxe d’un facteur venant jusqu’au pas de la porte n’est détenu désormais que par le quart de la population du pays. Pour trois adresses sur quatre, les boîtes communautaires font donc déjà partie des habitudes. Les citoyens se rendent jusqu’à un lot de cases postales pour récupérer petits colis et lettres. Ce seul déplacement déjà bien ancré dans la vie de la vaste majorité des Canadiens sert de socle à l’annonce de la semaine : le test de la réalité a déjà été passé haut la main.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les pertes financières récentes de Postes Canada, qui évite la faillite à coups de milliards en soutien d’urgence, ne relèvent pas de l’anomalie passagère ni d’une mauvaise passe conjoncturelle qu’on espérerait voir se résorber. Non, il s’agit plutôt de la traduction comptable d’un modèle d’affaires que le monde numérique a rendu caduc, sans compter la pression d’une puissante industrie privée de livraison de colis à domicile. Ni les gouvernements successifs, ni la direction de la société d’État, ni non plus son syndicat n’ont réussi à mettre en marche des solutions pérennes.

Signe des temps, le volume de lettres à livrer ne cesse de chuter : il est passé de 5,5 milliards en 2006 à 2 milliards en 2024. Les ménages recevaient en moyenne sept lettres par semaine en 2006 ; en 2024, ils n’en recevaient plus que deux. Cette tendance ne s’inversera certainement pas. Mais les adresses, elles, ne cessent d’augmenter — plus de 200 000 nouvelles adresses chaque année —, ce qui augmente les coûts de livraison. Livrer moins de courrier à plus de portes : voilà le piège dans lequel Postes Canada s’est enfoncée, année après année, sans qu’on ose tirer la sonnette d’alarme.

Le coût de la livraison à domicile est, en moyenne, deux fois plus élevé que celui de la distribution dans les boîtes postales communautaires. Dans un contexte où la société d’État cumule les déficits depuis 2018, on voit mal comment justifier éternellement cet écart de coûts pour un service dont l’utilité décline à vue d’œil. Dans son dernier rapport annuel (2024), Postes Canada affirmait : « Entre 2018 et 2024, Postes Canada a perdu plus de 3,8 milliards de dollars avant impôt. Le statu quo n’est clairement pas une option et des changements s’imposent à notre modèle d’exploitation et à notre cadre réglementaire et stratégique. » La fin de la livraison à domicile s’impose donc de manière inéluctable, accompagnée, bien sûr, des mesures d’atténuation proposées par Postes Canada pour les personnes qui auraient toujours besoin de recourir au service.

Là où une véritable vigilance s’impose, c’est sur le deuxième volet du plan de transformation annoncé jeudi : la « modernisation » — comprendre : la fermeture possible — d’un nombre encore indéterminé des 5900 bureaux de poste répartis dans l’ensemble du pays. Sur cet aspect, la prudence est de mise, en raison d’enjeux différents selon qu’on est en centre urbain ou en région éloignée.

Dans une grande ville, fermer un bureau de poste dans un quartier bien desservi peut se défendre. Les solutions de rechange existent : comptoirs en pharmacie ou en dépanneur, bureaux voisins, livraison à domicile. Mais dans une communauté nordique, dans un village isolé ou dans une région rurale sans autre point de service à des kilomètres à la ronde, le bureau de poste n’est pas qu’un endroit où l’on affranchit des enveloppes. C’est souvent un nœud de service essentiel, un lieu de lien social, parfois le seul endroit où certains résidents reçoivent leurs médicaments, leur équipement médical, leur correspondance administrative. Fermer ces bureaux sans apporter de solution crédible ne serait pas de la modernisation : ce serait abdiquer, abandonner une mission essentielle.

On peut se demander pourquoi le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas agi plus tôt pour propulser Postes Canada dans le monde moderne. Dès 2018, la société d’État enregistrait ses premiers déficits d’exploitation. Mais on a préféré l’immobilisme. On peut aussi se demander quel rôle jouera enfin le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes dans ce nouveau chapitre. Depuis des mois, celui-ci s’illustre surtout par ses nombreux refus, renvoyant l’image d’un groupe cramponné au statu quo dans un monde qui n’existe plus. Après deux ans de négociations particulièrement difficiles, les deux parties tiennent une entente, sur laquelle les syndiqués doivent encore se prononcer d’ici la fin de mai. Il y a là l’occasion d’un véritable renouveau pour Postes Canada, qui pourrait regagner ses lettres de noblesse.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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