Les deux mots de trop de Michael Rousseau
Il a dit « bonjour », et puis il a dit « merci ». Entre ces deux mots de façade, le p.-d.g. d’Air Canada, Michael Rousseau, a livré sa vidéo de condoléances en anglais seulement. C’était à la suite de la mort tragique de deux de ses pilotes dans une collision à l’aéroport LaGuardia, à New York. Pour tous les employés et passagers francophones du vol AC8646, et pour les proches d’Antoine Forest, ce pilote québécois de 30 ans décédé dans la tragédie, pas le moindre effort pour dire en français quelques mots d’empathie sincères. Sorry, not sorry.
À travers cette gifle, le Québec reçoit un autre indice de ce qu’on pourrait nommer le mépris ordinaire face au caractère distinct du français. Une indifférence devenue presque banale — aux yeux des délinquants — tant elle se reproduit encore et encore dans le temps, malgré tous les hauts cris. Michael Rousseau en incarne le parfait profil car il s’agit d’un récidiviste sans remords. Ses excuses tombées ce jeudi après trois jours de controverse sont peu convaincantes. Il réussit même à décocher une flèche à ses détracteurs, déplorant que tout ce bruit autour de son français inexistant ait pris le pas sur le deuil des familles. Il n’a donc vraiment rien saisi des raisons profondes ayant nourri ce tollé.
N’était-ce pas lui qui, en 2021, à peine nommé à la tête d’Air Canada, avait offert un discours presque exclusivement en anglais devant la Chambre du commerce du Montréal métropolitain ? Interrogé sur son unilinguisme, il avait confié, pas peu fier, avoir réussi à vivre quatorze ans à Montréal sans avoir eu à parler un traître mot de français. Comme si l’imperméabilité linguistique était une prouesse, plutôt qu’un constat d’échec ou un aveu de mépris. Le revoici au banc des accusés de la langue. Malgré des heures de cours de français et des sommes sans doute imposantes investies en l’élève Rousseau, celui-ci est un cancre du français. Nous avons bien compris qu’il n’en a que faire.
Y a-t-il pire traitement à infliger que celui de l’indifférence, qui vous renvoie à un statut chimérique ? C’est une insulte pour les près de 11 millions de francophones du Canada. Le Québec tape du pied, s’indigne, et réclame la démission de M. Rousseau — qu’Air Canada a refusée illico, car M. Rousseau est en poste pour soigner le cours de l’action de l’entreprise, et non pas pour être le héros du bilinguisme. À 12 millions de dollars de salaire par année — 12 427 800 $ en 2024, pour être exacte — il n’est pas tenu par son conseil d’administration d’incarner le respect de la Loi sur les langues officielles. Ce conseil est lui aussi à blâmer pour son indolence.
Et parlant de respect, si on demandait à Raymond Théberge, Commissaire aux langues officielles, quelle est l’entreprise la plus fautive en matière de bilinguisme, il répondrait sans doute Air Canada. La désinvolture de l’entreprise face à la Loi sur les langues officielles a commencé bien avant l’arrivée en fonction de M. Rousseau. Air Canada est historiquement et fréquemment citée en tête du nombre de plaintes pour la langue de service, même si le bilinguisme dans ses communications ne relève pas de la courtoisie mais constitue une obligation légale.
Le commissaire Théberge a d’ailleurs qualifié de « problème systémique » le non-respect du bilinguisme dans les institutions fédérales — essentiellement à la défaveur du français. C’est comme si le respect de la loi relevait de la commodité secondaire ou d’un effet cosmétique à appliquer pour les grands jours. Le premier ministre Mark Carney s’est désolé de l’affaire Rousseau, mais Radio-Canada nous apprenait mercredi qu’il n’a dans son équipe aucun rédacteur de discours francophone, ce qui lui aurait peut-être évité une maladresse portant sur les Plaines d’Abraham. Un rédacteur francophone issu du Québec n’aurait pas seulement la compétence de bien écrire en français mais celle de comprendre combien des accrocs comme ceux de Michael Rousseau viennent toucher en plein cœur, car il s’agit d’une question de souveraineté culturelle.
On jette les projecteurs sur les errements de M. Rousseau, car il est parfois utile d’avoir un symbole de l’indolence crasse de certaines organisations, mais l’historique du recalage du français au sein du Canada est lourd et dépasse sa seule personne. Le commissaire aux langues officielles distribue les mauvais bulletins depuis des lustres, et le terrain lui renvoie encore l’image d’un Québec de plus en plus bilingue et d’un Canada anglais de moins en moins soucieux de ses minorités francophones.
Il y a tout de même des pas dans la bonne direction. Après avoir modernisé la Loi sur les langues officielles en 2023, le gouvernement libéral a proposé fin 2025 une mesure censée ajouter du mordant à la loi, avec un volet de sanctions pécuniaires destinées aux organisations de l’industrie du transport assujetties à la loi. Le projet de règlement, qui viserait Air Canada, prévoit des sanctions de 5000 $ à 50 000 $. En février dernier, interrogé par un comité parlementaire chargé d’étudier la question, un représentant d’Air Canada s’était indigné d’un tel mécanisme « inéquitable » et « asymétrique ». Comme quoi à l’indifférence peut se marier parfois un certain entêtement.
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