Point de vue | Il en faut peu pour être heureux?
Cinq amies et moi étions réunies dans un chalet des Laurentides il y a quelques semaines. Nous avons ri de blagues très peu politiquement correctes, de mon obsession à cuisiner quand je vais dans un chalet et d’un commentaire sur le chat de Schrödinger dans sa boîte. Je me suis esclaffée jusqu’à en avoir mal aux côtes. Nous avons parlé de politique, de parentalité, d’action collective, d’amour et de ruptures. Pendant les deux heures du retour à la maison, seule sur la 50 dans ma Nissan Micra, avec Charlotte Cardin dans le tapis, j’avais un sourire béat. J’avais hâte de retrouver ma fille de deux ans (et demi !) pour lui raconter ma journée avec mes amies. D’habitude, nous faisons un chalet de mamans avec bébés, mais cette fois, nous avons laissé nos rejetons à leurs pères. Le mien avait préparé des pâtes sauce rosée et fait le lavage. En arrivant à la maison, je me suis dit que j’étais heureuse.
C’est d’ailleurs la question à laquelle tentait de répondre l’Organisation des Nations unies vendredi : qu’est-ce que le bonheur ? Le Rapport mondial sur le bonheur est publié par le Centre de recherche sur le bien-être de l’Université d’Oxford, la firme Gallup et le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies. Sans surprise, les pays nordiques arrivent au sommet (Finlande, Islande et Danemark en trio de tête), et les pays en guerre ou à très faible revenu ferment le classement de 147 pays — du Liban (41e) à l’Afghanistan (147e). Les États-Unis ne font même plus partie des 20 pays du haut de cette échelle internationale du bonheur, et sont relégués au 23e rang, deux au-dessus du Canada, qui dégringole lui aussi (il était 18e l’an dernier).
Et le Québec ? Avec un indice de bonheur de 7,255 sur 10, il arriverait au 5e rang du classement, ex æquo avec la Suède.
Les conclusions de ce rapport publié annuellement depuis 2012 m’ont toujours paru sensées : les pays égalitaires sont les plus « heureux ». Même si nos gouvernements priorisent souvent l’efficacité au détriment de la redistribution, il est logique de croire que les inégalités, le manque d’accès à des soins, la ségrégation scolaire, des services sociaux détériorés rendent les sociétés malheureuses.
Méthodologie du bonheur
Les cultures des pays nordiques, bien que plus égalitaires, sont-elles celles qui dégagent le plus de bonheur et de joie de vivre ? La question se pose. Surtout si on considère que le taux de suicide en Finlande et en Suède se trouve parmi les plus élevés de l’Union européenne.
Comment le rapport calcule-t-il le « bonheur » ? Par une simple question résumée ainsi : imaginez une échelle dont les marches sont numérotées de zéro à dix, de bas en haut. Le haut de l’échelle représente la meilleure vie possible et le bas de l’échelle représente la pire vie possible. Sur quelle marche vous situez-vous ?
Pour le politologue Yascha Mounk, ce type de méthodologie basée sur une autoévaluation d’une seule question peut au mieux informer sur la « satisfaction de vie déclarée par les individus ». Mais un tel titre vendrait sûrement moins de journaux qu’un classement sur le « bonheur »…
La question, basée sur l’échelle de Cantril (une mesure d’évaluation basée sur la satisfaction), est biaisée : on parle de « haut » et de « bas de l’échelle », de « meilleure » et de « pire vie possible », ce qui tend à évoquer les hiérarchies sociales. Selon un sondage réalisé au Royaume-Uni, la plupart des gens qui lisent cette question l’associent à la richesse ou à la réussite. Les économistes Danny Blanchflower et Alex Bryson ont donc réalisé leur propre rapport en examinant une plus vaste gamme d’indicateurs (y compris l’échelle de Cantril). Leur sondage cherchait à savoir si les personnes interrogées ont éprouvé du plaisir (ou de la tristesse) dans les 24 dernières heures, si elles ont beaucoup souri ou ri (ou si elles se sont inquiétées), et si elles se sont senties bien reposées (ou en douleur).
Leur classement brouille les cartes : le Danemark se classe 111e sur 164 en ce qui a trait au sourire ou au rire, et 93e sur 164 pour l’inquiétude. Dans l’ensemble, la Finlande arrive à la 51e place, beaucoup plus bas que le Japon, le Panama ou la Thaïlande, qui « scoraient » beaucoup plus bas dans le rapport de l’ONU. Selon leurs données désagrégées, les femmes sont en général moins « heureuses ».
Ce rapport n’est toutefois pas à jeter à la poubelle. On peut y lire que les « actes de générosité » rendent plus heureux, et y consulter les répercussions des médias sociaux sur notre bonheur. On y découvre aussi que les habitants de la Belle Province sont en général plus heureux que ceux des autres provinces, mais que les Québécois de moins de 30 ans sont moins heureux que ceux qui sont âgés de plus de 60 ans.
Quand je ferme les yeux et que je pense au bonheur, j’imagine des Italiens, des Colombiens ou moi et mes amies riant autour d’un bon repas et d’un verre de vin. Mais au-delà des suggestions du rapport, de l’industrie du self care et du documentaire 100 ans de plénitude. Les secrets des zones bleues sur Netflix, il ne suffit pas de partager des repas, d’être gentils, de manger des légumes et de prendre soin des gens. Le bonheur relève aussi d’autres facteurs, comme d’avoir une famille nombreuse dans une société où les garderies sont accessibles à tous et où la maternité n’oblige pas un retour à la maison. Mon bonheur dépend du travail ménager de mon conjoint, d’avoir eu accès à une docteure lorsque j’étais enceinte, à des parcs bien entretenus près de chez moi, à des transports collectifs et à la piste cyclable sur le boulevard Alexandre-Taché qui me permet de me rendre au travail.
Il dépend aussi de mes conditions socio-économiques : de la chance que j’ai d’avoir obtenu un emploi sécurisé et bien rémunéré, qui me permet de faire des pauses et de faire preuve de charité, d’avoir eu accès à la propriété (contrairement aux moins de 30 ans dont le revenu grossit moins vite que le coût de la vie). De la chance que j’ai d’avoir moins de misère que mes parents au même âge. Je conserve donc mes postulats sur le monde : une société démocratique où tout le monde a accès aux mêmes services rend plus heureux.
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