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Ringuet en mémoire

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04.04.2026

Le Québec entretient mal la mémoire de ses grands écrivains du passé. Ici, un écrivain mort tombe dans l’oubli. S’il est chanceux, on le fera peut-être servir dans les cégeps à illustrer un courant littéraire, mais ça n’ira pas plus loin.

Qui lit encore Yves Thériault, Roger Lemelin, Anne Hébert, Gabrielle Roy, Gratien Gélinas, Marcel Dubé ou Claude Jasmin en dehors du contexte scolaire ? Ce sont nos classiques ; ils ont écrit des œuvres fortes, universelles. Pourtant, bien des Québécois ne les connaissent même pas de nom.

Je me réjouissais donc d’apprendre la parution d’une biographie de Ringuet (1895-1960), le grand romancier de Trente arpents, œuvre de 1938 considérée comme une géniale expression du crépuscule du Québec paysan. Bonne nouvelle, me disais-je, que ce souci de faire revivre un géant méconnu de notre tradition littéraire.

Or, en commençant à lire Ringuet. La vie et l’œuvre de Philippe Panneton (Septentrion, 2026, 180 pages), je me suis senti un peu déstabilisé. On y parle de littérature canadienne-française et non de littérature québécoise — ça peut se comprendre, me disais-je, c’est pour éviter les anachronismes —, on y cite Barrès et Taine comme si ces références allaient de soi et l’on y évoque « la jeune critique québécoise » en citant un texte de 1967. Bizarre, non ?

J’ai fini par comprendre, en communiquant avec l’éditeur, que cette biographie est la réédition d’un essai paru en 1970 et devenu introuvable. Ces informations auraient dû apparaître dans le livre. Ça n’enlève rien aux qualités de l’ouvrage et ça nous permet plus précisément de savoir à quoi nous avons affaire. En histoire, c’est important.

Jean Panneton, le biographe, est le petit-neveu de Ringuet. Il a, aujourd’hui, 100 ans. Prêtre depuis 1951 et docteur en lettres, il est un spécialiste de l’œuvre de son grand-oncle. Déjà en 1970, il déplorait le relatif oubli réservé à l’œuvre de son héros. En faisant mieux connaître la vie de ce dernier, grâce à des sources familiales inédites, il espérait le remettre dans l’esprit de ses compatriotes.

Ce qui était vrai en 1970 — Ringuet est un de nos plus grands écrivains, mais on ne le connaît pas — l’est d’autant plus 56 ans plus tard. D’où la pertinence de rééditer cette biographie, qui nous permet de découvrir un intellectuel qui a peu d’équivalents dans nos lettres.

Fils d’un médecin très conservateur de Trois-Rivières, Philippe Panneton — qui prendra plus tard le nom de famille de sa mère comme nom d’artiste — ne ressemble pas à son père. Animé par une « rage d’opposition » dès son enfance, il lit tous les livres, mais reste « un élève très moyen ».

En 1910, il est exclu du séminaire de Trois-Rivières. On l’admet à celui de Joliette, avant de le renvoyer pour manque de foi. Il va donc au collège Sainte-Marie de Montréal, qui le chasse aussi. En 1912, il revient au séminaire trifluvien pour y conclure son cours classique par un échec.

Il parviendra malgré tout à se faire admettre en médecine à l’Université Laval, qui lui conseillera, deux ans plus tard, d’aller finir son cours à l’Université de Montréal. Le gars a de la graine de rebelle. En 1917, par exemple, il milite activement contre la conscription.

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Devenu médecin en 1920, il va étudier en Europe pendant trois ans, dans les hôpitaux de Paris, pour se spécialiser. De retour au Québec en 1924, il pratique principalement à Montréal et à Joliette. C’est dans le train entre ces deux villes que lui viendra l’inspiration de Trente arpents, quand il écoute jaser les cultivateurs.

À l’époque, les romans régionalistes, qui magnifient la vie des paysans, ont encore la cote. En réaction, quelques rares romans naturalistes, comme La Scouine d’Albert Laberge, noircissent le portrait.

Le génie de Ringuet tient à son souci du réalisme, qui refuse les deux extrêmes précédents. Les cultivateurs de Trente arpents ne sont ni des héros ni des brutes. Ce sont des gens de la terre qui voient leur monde, qu’ils croyaient éternel, se désintégrer dans le processus de modernisation. Avec Ringuet, la subtilité arrive dans le terroir, au moment où celui-ci devient marginal.

Cette biographie nous fait aussi connaître le Ringuet nouvelliste, mais surtout essayiste, encore plus méconnu que le romancier. En 1943, dans Un monde était leur empire, l’écrivain raconte les « grandes civilisations précolombiennes », en dénonçant les conquérants ibériques, notamment Christophe Colomb, qu’il attaquera encore plus directement, en 1954, dans L’amiral et le facteur, en le qualifiant de « fumiste ». Étonnamment, l’écrivain, qui avait été indépendantiste dans sa jeunesse, deviendra ambassadeur du Canada au Portugal en 1956, avant de mourir en poste en 1960.

Même si elle a été écrite il y a plus de 50 ans, cette biographie, en entretenant la mémoire de Ringuet et en nous incitant à le lire, mérite d’être saluée.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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