Une fenêtre sur l’infini
Cette semaine, apprenant que c’était mon anniversaire, ma prof de yoga m’a lancé : « Tu dois te sentir comme à 33 ans, intérieurement ? »
— Ah ! C’est la sagesse ?
— Je dirais que ce sont plutôt des couches de conscience qui se superposent sans arrêt. Et que je ne retournerais jamais en arrière.
C’est la meilleure façon pour moi d’expliquer l’âge, qui s’accompagne de l’expérience, mais également d’une vision plus pénétrante, de dimensions supplémentaires qui me font presque regretter de ne pas avoir consacré ma vie à la conscience au sens large.
« La faiblesse de nos sens ne permet à chacun de nous que de prendre conscience d’une partie bien minime du monde. » Alexandra David-Néel
« La faiblesse de nos sens ne permet à chacun de nous que de prendre conscience d’une partie bien minime du monde. »
Heureusement, des scientifiques s’y sont mis depuis quelques décennies, même si les paramètres sont parfois flous à circonscrire. S’entendre sur une définition de la conscience demeure un exercice circassien. Elle n’est pas perçue de la même façon selon les cultures (l’Occident est plus matérialiste), les religions (dois-je rappeler que nous célébrons une résurrection, à Pâques ?) ou les croyances. Et le seul outil dont nous disposons pour étudier la conscience se heurte aux limites de… la conscience.
Selon la définition d’Antidote : « Sentiment, perception que l’être humain a de lui-même, de sa propre existence, ainsi que du monde extérieur. » À cela s’ajoute un sens moral, des pensées, des émotions guidées par les sens, l’esprit, l’intelligence et, oui, des croyances. Et puis, j’ajouterais « la vibe », quelque chose comme une vibration pure de l’âme qui résonne avec le pouls de l’infini.
« La conscience, c’est l’incertitude ressentie. » Mark Solms
« La conscience, c’est l’incertitude ressentie. »
Voyage aux confins de l’esprit
Lorsque j’ai appris que Michael Pollan, professeur de science et de journalisme environnemental à l’Université de la Californie à Berkeley et cofondateur du Centre des sciences des psychédéliques, avait consacré cinq années de recherche à son plus récent livre, A World Appears, un voyage à l’intérieur de la conscience, je me suis précipitée pour le lire. Pollan est un mentor et je ne suis jamais déçue.
Cet essai captivant sur la conscience représente la suite logique de Voyage aux confins de l’esprit, où le journaliste américain prêtait son corps à la sagesse des psychédéliques et découvrait déjà la possibilité d’une conscience qui ne serait pas limitée au seul cerveau.
Cet ouvrage-ci n’a rien de mystique ; il explore, en compagnie d’une douzaine de neuroscientifiques de tout poil, les dernières avancées sur la conscience, avec des promenades du côté de la philosophie et de la physique quantique, de la méditation et même de la poésie. Le journaliste scientifique demeure sceptique devant la pensée magique inhérente à l’objet de sa quête et critique quant aux limites de la science. Il ressort de ce long voyage avec davantage de questions que de réponses, mais il nous fait réfléchir à notre « moi », ou ego, s’intéresse aux émotions (le langage utilisé par le corps pour parler à l’esprit) et à leur lien avec les neurones. Il évoque aussi le panpsychisme (toute matière serait consciente, la tasse devant vous, votre ordi, etc.), l’idéalisme (la conscience fait partie de l’univers), la théorie quantique (la conscience est une force active de la construction de la réalité), l’illusionnisme (tout n’est qu’illusion). Il aborde également avec réserve la question très actuelle de la conscience de l’IA.
Pollan souligne que 22 théories différentes circulent en ce moment dans le champ de recherche en conscience. Et les cerveaux qu’il interviewe évoluent eux-mêmes sur le sujet tout au long du livre. L’un des neuroscientifiques à la tête de l’Institut des neurosciences de Seattle est complètement déstabilisé après une expérience d’ayahuasca au Brésil et revoit complètement son approche et sa vision de la conscience lors de sa dernière rencontre avec Pollan. La conscience serait peut-être partout et en tout.
« Peut-être n’utilise-t-on pas la bonne science pour approcher le sujet de la conscience ? » se demande Pollan. Nous sommes probablement trop « cérébrocentrés », car il n’y a pas que le cerveau qui a une mémoire, une sensibilité, un système cognitif et qui se montre capable de décisions.
« L’un des bienfaits des psychédéliques est la façon dont ils réaniment le monde, comme s’ils distribuaient plus largement et plus uniformément la bénédiction de la conscience dans le paysage, brisant au passage ce monopole humain de la subjectivité, que nous considérons aujourd’hui comme évident. » Michael Pollan, Voyage aux confins de l’esprit
« L’un des bienfaits des psychédéliques est la façon dont ils réaniment le monde, comme s’ils distribuaient plus largement et plus uniformément la bénédiction de la conscience dans le paysage, brisant au passage ce monopole humain de la subjectivité, que nous considérons aujourd’hui comme évident. »
L’enseignement des plantes
Ce n’est pas un hasard si le premier chapitre est consacré aux plantes. Après une seule expérience avec les psychédéliques, des études montrent que 61 % des participants pensent que les plantes sont conscientes. Avant cette expérience, seuls 26 % adhéraient à cette perspective.
« L’idée que le reste du monde est plus ou moins mort (merci la science occidentale) nous a donné la licence d’exploiter la nature sans limite, de façon à nous avantager, mais seulement à court terme », écrit Pollan. Il souligne que les cultures traditionnelles autochtones habitent un monde vivant et conscient qu’elles respectent, Pachamama, la Terre-Mère.
Les « neurobiologistes » des plantes rencontrés par Pollan ont pu démontrer que celles-ci entendent l’eau couler. Elles ont un vocabulaire de 3000 molécules et utilisent une vingtaine de sens, alors qu’un étudiant moyen utilise 700 mots et cinq sens.
Le philosophe Evan Thompson s’intéresse à la conscience dans toute forme de vie (j’envie ses étudiants à l’Université de la Colombie-Britannique) et rappelle que, chez les chamans ayahuasqueros, un dialogue s’établit par des visions et des rêves entre les plantes et les humains pour leur indiquer comment les combiner pour fabriquer l’ayahuasca, breuvage infect (selon moi) utilisé en cérémonie de guérison. « Notre culture, formée et soudée par la science empirique, n’accordera jamais de validité à de telles explications », note Pollan.
« La conscience, c’est le vent qui souffle vers la sagesse ou vers la folie. » Sam Harris
« La conscience, c’est le vent qui souffle vers la sagesse ou vers la folie. »
Permettez-moi de conclure sur une histoire qui n’étonnera pas les consommateurs de psilocybine (mush), mais qui a marqué mes annales familiales. Ma mère a toujours eu le pouce vert et son appartement est, encore à ce jour, un jardin intérieur. Il y a 23 ans, le 13 avril, du jour au lendemain, la grosse plante luxuriante devant sa porte-fenêtre est morte. Badamoum, ciao, sans avertissement. De l’autre côté de la porte, mon père venait de rendre l’âme dans des circonstances tragiques.
La plante d’intérieur n’a jamais ressuscité du choc et de cette mort subite. J’ai conclu intuitivement que les végétaux ont peut-être une conscience et une empathie plus développée que bien des humains ici-bas. Et je n’ai toujours pas changé d’avis.
cherejoblo@ledevoir.com
Regretté de ne jamais avoir rencontré l’écrivain et scientifique Jean Bouchart d’Orval. Je l’ai découvert dans la section nécrologique du Devoir récemment (oui, je lis tout).
Cet ingénieur nucléaire et physicien a consacré sa vie à la conscience et à approfondir sa vie spirituelle au contact des grandes traditions. Il n’est jamais trop tard pour découvrir ses écrits. Pour ceux qui recherchent un peu de divin en ce week-end pascal.
Reçu Qu’est-ce que vous croyez ?, de la vulgarisatrice scientifique et docteure en psychologie sociale Julie Dachez, qui s’est intéressée aux thérapies psychédéliques afin de traiter les dépressions. Son livre parle d’intelligence spirituelle, d’expériences mystiques induites par les psychédéliques, du pouvoir de la foi, de la gratitude, de sortir grandi d’un traumatisme. Elle cite Carl Jung : « Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité. »
Un livre sur les bienfaits de la spiritualité, avec une légère approche scientifique.
Mon texte de la semaine dernière a généré beaucoup de commentaires dans mes messageries. Au point que je me suis demandé si je ne devrais pas inaugurer une secte (#ironie). Vous êtes nombreux à être inquiets, à vous questionner sur l’état du monde, notre environnement, le peu d’actions aussi.
Le livre de Nicolas Langelier Ce qu’on trouve dans la cendre résonne avec ces sentiments qui génèrent anxiété, effroi ou déni, fatalisme ou aquabonisme devant l’effondrement, inévitable à présent selon les scientifiques.
J’y reviendrai certainement ; en attendant, je vous suggère cette entrevue avec lui.
Je vous conseille aussi cette entrevue avec le généticien et activiste David Suzuki, enregistrée récemment à l’occasion de ses 90 ans et de la sortie de son livre Lessons From a Lifetime. On lui a conseillé de se taire durant des années pour ne pas déprimer les téléspectateurs. Aujourd’hui, il estime qu’il a participé au déni environnemental. Reste que, pense-t-il, notre indifférence au problème est largement nourrie par notre séparation avec la nature. L’économie a pris le pas sur la qualité de l’air et de l’eau. L’augmentation de 3 degrés Celsius de la température mondiale prévue en 2050 nous tire vers le chaos. Suzuki demeure dans l’action, malgré son âge. Inspirant.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
