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L’hopium du peuple

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26.03.2026

« Tout peut sembler futile, face à la fin du monde. » Cette phrase de Nicolas Langelier me hante depuis la minute où je l’ai lue. Et je l’ai lue plusieurs fois. En fait, elle semble banale comme ça, un peu cliché, mais elle résume mon état d’esprit des dernières années. Nos angoisses de nantis me laissent de glace, nos « first world problems », nos guéguerres insignifiantes pour un Oui ou pour un Non, nos hosties de chicanes sur un voile ou sur un troisième lien. Cry me a river. Enfin, s’il reste de l’eau pour pleurer, c’est plutôt ça qui m’inquiète.

Je ne suis pas la seule à m’en soucier. J’ai lu deux fois plutôt qu’une l’essai choc du journaliste Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveau Projet, Ce qu’on trouve dans la cendre. À chacune des parutions de cet ovni du magazine, je me précipite sur son texte d’introduction, une réflexion de fond écrite au grand-angle par une plume douloureusement intelligente. Ce type d’intelligence condamne inévitablement à une lucidité de cassandre, de vigie isolée au sommet de son mât. Et à une solitude certaine.

Son livre, paru il y a un mois, n’a pas reçu beaucoup d’échos dans les médias, et pour cause. On n’y retrouve pas le mot « espoir », « joie » ou « bonheur » sur une couverture rose brillante. Ce même bonheur qui fait couler de l’encre depuis une semaine. Pas que je sois contre, notez ! Mais nul n’est une île, comme disait l’autre.

« Parfois — souvent — on souhaiterait vivre avec l’insouciance d’avant, retrouver la capacité de faire des plans excitants pour sa retraite, imaginer le meilleur pour ses enfants » Nicolas Langelier, Ce qu’on trouve dans la cendre

« Parfois — souvent — on souhaiterait vivre avec l’insouciance d’avant, retrouver la capacité de faire des plans excitants pour sa retraite, imaginer le meilleur pour ses enfants »

Si vous arrivez à être heureux en ce moment, j’aimerais connaître le nom de votre pusher. Comme le soulignait un lecteur cette semaine : quel paradoxe d’être aussi heureux pour un peuple gavé aux antidépresseurs par ailleurs ! Bien sûr, on a toujours le luxe de se débrancher des nouvelles et de vivre sur une île. Mais pas Hawaï (inondée) ni Cuba non plus… Une île avec du pétrole ! Mieux, un paradis fiscal.

Le petit livre courageux de Langelier agit comme un baume ; il n’essaie pas de convaincre, il s’adresse à ceux qui ont déjà pris le pouls du désastre écologique annoncé. Ce n’est ni optimiste, ni pessimiste, ni nihiliste. Tout juste un constat réaliste au ton presque serein, appuyé sur des décennies d’alertes scientifiques et d’états des lieux, au mieux ignorés, au pire muselés. Nous excellons à financer des chercheurs et des intellectuels tout en les méprisant. Nous fonçons allègrement, stimulés par les coachs jovialistes de la croissance sous stéroïdes.

Notre déni nous amène plutôt à réserver des billets d’avion pour les vacances d’été (« il faut que je me dépêche avant que le prix du fioul augmente », ai-je entendu cette semaine) et à poursuivre notre fuite en avant sur fond de guerre mondiale et d’intelligence artificielle tentaculaire. Choisissez votre dystopie.

Langelier consacre plusieurs pages à notre déni, parle même d’« hopium », contraction de hope et de opium. « L’hopium, c’est éviter de réfléchir à ces questions vertigineuses en nous berçant de l’illusion qu’une solution miracle émergera, qu’elle soit le fait des scientifiques, des politiciens ou des jeunes pousses de Silicon Valley. C’est croire qu’il est encore temps de “sauver la planète” comme on l’entendait en 1988, alors même que nous avons émis plus de carbone en trente ans que durant les deux siècles précédents. »

« Et si le monde qui mérite d’être sauvé n’était pas celui qu’on pense ? » Nicolas Langelier, Ce qu’on trouve dans la cendre

« Et si le monde qui mérite d’être sauvé n’était pas celui qu’on pense ? »

Parfois, je préférerais ne pas savoir, vivre dans l’innocence ou l’hypocrisie. Ça semble plus facile, comme à Virgin River (je plaide coupable). Même les mieux renseignés font semblant d’agir ou renvoient la balle aux politiciens, qui exécutent un revers gracieux du côté des entreprises. Le triangle de l’inaction.

Nous sommes coincés dans un entre-deux-mondes, pointe l’auteur, celui d’avant, de toutes les illusions, et celui de demain, de toutes les anxiétés. « Nous faisons le deuil d’un avenir que nous n’aurons pas, de projets que nous ne réaliserons jamais, d’un héritage qu’il ne sera plus possible de transmettre », souligne-t-il en évoquant ce deuil anticipé.

Et c’est pour quand, ce clap de fin ? Langelier rappelle que nous avons déjà devancé de dix ans les plus sombres pronostics, à une vitesse inégalée. « Sept des neuf seuils critiques sont déjà franchis, soit le climat, la biodiversité, l’usage des sols, l’eau douce, les cycles biogéochimiques, la pollution chimique et l’acidification des océans. » On envisage déjà les 2 degrés Celsius au début des années 2030, soit la mort de tous les coraux et de la moitié des forêts françaises, avertit l’ingénieur activiste Jean-Marc Jancovici dans une entrevue (voir le Joblog).

« S’ils atteignent l’âge de 80 ans, à la fin du siècle, mes enfants pourraient assister à un réchauffement d’au moins 6 °C. Certaines prédictions évoquent même 14 °C. […] Deux degrés devraient être suffisants pour mettre un terme à notre aventure collective », écrit Langelier, au risque de passer pour le complotiste de service.

« … En même temps, je fais partie des gens, de plus en plus nombreux, convaincus que nous approchons d’une catastrophe historique sans précédent, l’effondrement de notre civilisation si on est optimiste et, si on est pessimiste, l’extinction de notre espèce » Emmanuel Carrère, Kolkhoze

« … En même temps, je fais partie des gens, de plus en plus nombreux, convaincus que nous approchons d’une catastrophe historique sans précédent, l’effondrement de notre civilisation si on est optimiste et, si on est pessimiste, l’extinction de notre espèce »

Où trouver une raison de vivre et le courage nécessaire ? Ses « méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement » tentent de répondre à ces deux questions. Pour sa part, Nicolas a mis son triplex de Rosemont en vente cette semaine. Il quitte Montréal avec son plan « Courage ! Fuyons… », en famille, vers sa belle maison du Kamouraska, une porte de sortie qui vise l’autonomie et la chasse au canard, mais qui n’est pas à la portée du tout-venant.

J’ai fait le même pari il y a cinq ans, en achetant à Saint-Armand. J’ai vite compris que mon plan solo-semi-survivaliste-rural avec une nappe phréatique à la baisse, entourée d’une forêt de cèdres hautement inflammables, ne tiendrait pas. Nul n’est une île.

« Nous sommes les premières générations nées dans une ère nouvelle et sans précédent : l’ère de l’écocide. La nommer ainsi ne revient pas à présumer de l’issue, mais simplement à décrire un processus en cours. » Uncivilisation: The Dark Mountain Manifesto

« Nous sommes les premières générations nées dans une ère nouvelle et sans précédent : l’ère de l’écocide. La nommer ainsi ne revient pas à présumer de l’issue, mais simplement à décrire un processus en cours. »

J’ai fait le deuil de cela aussi. Je cherche toujours la posture yogique à adopter. Comme Nicolas, « je sais que quelque chose en moi s’est brisé […] Un sens de la fragilité s’est imbriqué dans ma conception de la vie et du temps qu’il me reste. L’effet est diffus et constant, comme un voile posé entre moi et le monde. »

Mon B m’a grondée récemment (c’est l’inversion des rôles, à présent) : « Maman ! Ne me parle plus de tout ça. J’ai juste 22 ans ! Je vis dans le déni, et je sais que je suis dans le déni. Mais je suis impuissant. »

Alors, je me tairai par amour.

Mais ici, si tu as lu jusqu’ici, je continuerai à nommer. C’est peut-être le seul courage qui me reste…

cherejoblo@ledevoir.com

Savouré l’essai Ce qu’on trouve dans la cendre. Lire Langelier me fait toujours du bien. Je préfère de loin l’implacable vérité des faits à l’onction gel-bain d’un optimisme qui nous a tous mis dans un pétrin suicidaire. J’ai perdu des amis, je me suis éloignée des prophètes de félicité, et je préfère de loin des cassandres, comme Langelier, le philosophe Alain Deneault, le généticien David Suzuki ou le biologiste Olivier Hamant, qui ne se feront ni élire ni apprécier davantage pour leur propos. Ils ont la grande qualité de ne jamais avoir lâché le morceau. Ce livre nous incite à nous rallier pour nous adapter à la suite des choses. Et, comme le disait récemment Alain Deneault dans une entrevue : « On est très compétents pour une chose : on sait très bien ne rien faire. »

Relu ce texte publié en 2024 sur la théorie du chaos et le climat, une rencontre avec mon ami météorologue Richard Harvey. Il nous avertissait qu’il faudrait une pandémie par année jusqu’en 2050, puis zéro émission de GES par la suite, pour éviter la cata annoncée des 2 degrés Celsius. « Qu’est-ce qui va nous attendre à 3-4 degrés Celsius ? Ostie qu’on est dans marde ! » En rappel, ma chronique « De pluie et de chaos ».

Aimé cette belle réflexion philosophique de l’historien Gaston Desjardins dans Le Devoir du 16 mars dernier. Pour ceux qui l’auraient ratée, « Les mutations barbares » : « Qu’advient-il de l’histoire lorsque l’avenir ne nous appartient plus, ne nous concerne plus ? »

Je ne rate jamais un rendez-vous avec l’ingénieur et activiste écologiste français Jean-Marc Jancovici. Il était de passage sur Thinkerview la semaine dernière. Son large sourire réussit à faire passer les pires pronostics et son intelligence sans prétention, mise au service du bien commun, est un antidote à la bêtise humaine. Il y parle d’énergie (le nerf de la guerre et son champ d’intérêt), des conflits autour du pétrole (ce qui inclut les engrais) et du sevrage énergétique inévitable (qui se passe déjà mal si on regarde vers le détroit d’Ormuz).

Une question intéressante lui est posée : a-t-on encore assez de pétrole pour se sortir du pétrole ? On ne le sait pas. Mais ce qu’on sait, c’est qu’« on vit comme des nababs par rapport à un paysan du Moyen Âge ! » Pour lui, le projet de société devrait être : « Construire un monde dans lequel arriver à être heureux malgré les limites planétaires. » Et il ne fait pas de doute que tous les nababs devront faire des efforts afin d’y arriver. « Je pense qu’il faut avoir des rêves et que ça ne va pas bien se passer. Ça s’appelle être réaliste. »

Et sur une note optimiste, il cite Churchill : « Il est trop tard pour être pessimiste. »

2 heures 30 passionnantes à visionner ici.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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