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Fraude nationale et optimisme local

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thursday

Le trou dans le bagel

Je portais mon t-shirt « Hang in there, it gets worse ». Mon amie Sophie aime ce genre d’humour optimiste dans la langue du voisin (Accroche-toi ! Ça empire). Nous allions assister au combat annuel contre la langue de bois (en français) au Rialto, tout près des bagels chauds de la rue Saint-Viateur. En chemin, le département des fraudes de ma banque m’appelle, mais Sophie, qui est à la tête de l’émission Enquête, me fait « non » de la tête. Je finis par raccrocher sans donner d’infos au dude qui affirme que j’ai joué au casino. « Je ne le sens pas, me lance Sophie. Tu rappelleras demain. » (Elle avait raison, c’était de la fraude…)

– Hey ! Parlant fraude, bravo pour le reportage sur le sirop d’érable frelaté. J’ai rapporté mes dix boîtes (payées 5,50 $) chez Mayrand grâce à vous. Je n’en avais pas encore ouvert une. Je trouvais donc que c’était des prix de 2022 !

– Hang in there, it gets worse ! Le producteur a simplement collé de nouvelles étiquettes sur les boîtes pour écouler son stock !

Si jamais vous avez du sirop Angela dans vos armoires, c’est l’insulte qui s’ajoute à l’injure.

Quant à nous, on s’est acheté des bagels en sortant du Rialto. Les bagels, c’est la folie aux États-Unis en ce moment, les prix vont augmenter, c’est couru. En plus, les Américains n’ont jamais su reproduire notre bagel, une authentique fraude. It gets worse : ils sont capables de nous faire payer pour le trou.

Émile et le mini-Trump intérieur

Ce gars-là est un tribun exceptionnel, que je me disais en sortant du Rialto. Parmi la brochette d’invités, le comédien Émile Proulx-Cloutier terminait la soirée contre la langue de bois, un cinq minutes corsé sur un sujet libre. J’ai su entre les branches qu’il avait griffonné ses notes 30 minutes avant le show. J’aimerais avoir ce talent pour l’impro. Son texte sur la montée du fascisme et notre petit Trump intérieur était impeccable, et sa livraison : magistrale.

J’ai pensé à Bourgault, mon prof en com à l’UQAM et ex-politicien, reconnu comme un orateur hors pair. Il lui aurait dit : « Tu passes. » Avec Pierre, on « passait » ou on « ne passait pas ». Pas plus d’explications que ça et bien franchement, nous n’en demandions pas.

J’imagine que c’est comme le reste, lorsque tu as du vrai sirop d’érable, un vrai bagel ou un véritable politicien inspirant devant toi, tu le sais. Ça laisse une longueur en bouche qui perdure. Et ça fait un bien fou dans ce paysage politique au goût de sirop de poteau frelaté.

Jour de la Terre, tous les jours

Tiens, c’est comme si le Jour de la Terre était passé un peu inaperçu cette année avec tout le schmilblick qui n’avance pas dans le détroit d’Ormuz et les taxes sur l’essence qui s’évaporent d’un coup de pédale sur le gaz. Hang in there…

Une lectrice me sollicitait récemment pour parler de l’environnement de façon « positive » afin d’inspirer les gens. Ah, ma bonne dame ! Je crains que nous n’ayons dépassé le cap du « crémeuse ou traditionnelle ? Je peux vous la proposer aux herbes aussi, c’est nouveau sur le menu ! » J’aurais l’impression de retourner en 2007, lorsque j’animais un show écolo avec le biologiste Jean Lemire. À l’époque, on disait qu’il ne fallait pas effrayer les gens, sinon ils ne feraient plus rien…

« L’espoir semble être une voie plus facile que la créativité radicale nécessaire pour dénoncer l’obscénité du statu quo. » Simone Thornton, Robert Stratford, Elena Louverdis, « The obscenity of hope »

« L’espoir semble être une voie plus facile que la créativité radicale nécessaire pour dénoncer l’obscénité du statu quo. »

Faut pas prendre les journalistes pour des clowns non plus. C’est une ex-boss à moi qui disait : « S’ils veulent rire, qu’ils aillent voir Martin Matte. Nous, on informe. »

On parlait de quoi, déjà ? Ah oui ! Le problème avec l’environnement, c’est que les journalistes sont condamnés à radoter ou à faire des contorsions circassiennes pour trouver un angle nouveau afin de répéter les mêmes choses, le trio pour emporter, mettons, les trois V : vols, voiture, viande. Ça vous irait pour cette année ? Ou j’ajoute la dernière chanson de Céline qui semble pâmer tout le monde ?

Tiens, une fois n’est pas coutume, mais je suis trop flemmarde pour refaire l’excellent travail de Francis Vailles à La Presse sur la question de nos voyages : « Nos GES aériens ont explosé ». De fait, ils vont en augmentant et aucun REM ne pourra compenser ce carbone. L’article date de 2024, mais « hang in there, it gets worse » .

Consolons-nous, grâce à Trump, les avions sont de plus en plus cloués au sol !

Sinon, avant de me faire traiter de cynique ou de lucide, je vous recommande cet excellent article scientifique « The obscenity of hope : educating young people in the Anthropocene », écrit par des profs de philo et d’éthique sur l’obscénité de l’espoir (décrit comme un suicide philosophique) qu’on administre aux jeunes. Ce faux espoir les condamnerait plutôt à l’immobilisme et au statu quo, alors qu’il faudrait de l’action et de réels sacrifices. J’aime bien cette phrase : « L’espoir n’a jamais été destiné aux désespérés. » Cette illusion de masse imbriquée, notamment, dans le système d’éducation fait l’objet d’une critique fort bien documentée par les auteurs qui se réclament plutôt du « do-what-you-can-ism » (en anglais).

« Si l’espoir n’est pas fait pour les désespérés, dire aux jeunes qu’ils doivent avoir de l’espoir peut au mieux être perçu comme condescendant, au pire comme un moyen de perpétuer les mécanismes mêmes qui engendrent le désespoir. » Simone Thornton, Robert Stratford, Elena Louverdis, « The obscenity of hope »

« Si l’espoir n’est pas fait pour les désespérés, dire aux jeunes qu’ils doivent avoir de l’espoir peut au mieux être perçu comme condescendant, au pire comme un moyen de perpétuer les mécanismes mêmes qui engendrent le désespoir. »

Il faut lire les trois pages de références à la fin…

Comme j’ai pu le lire dans l’infolettre de mon bled pour le Jour de la Terre cette semaine : « Il ne s’agit pas de se priver, mais plutôt de faire des choix plus conscients, de consommer moins, mais mieux. » Voilà : surtout ne pas se priver alors que les Canadiens utilisent quatre fois le niveau durable de la capacité des écosystèmes de la planète.

Et pour terminer sur une note positive (Hey ! Je suis capable, moi aussi, de croire aux petits gestes !), ce projet du New York Times : 50 États, 50 solutions écologiques. Ça requinque. Les pessimistes sont des optimistes bien informés (comme on dit en Russie). Ne reste plus qu’à trouver la solution du 51e État…

Mange ta main, garde l’autre pour demain

J’ai initié mon B au Café Italia (et ses paninis) et à sa voisine, l’épicerie Milano (« juste pour le parmesan, on ira chez Maxi après ! ») récemment. Il a fini par s’acheter trois boîtes de tomates en conserve : une jaune, une rouge et une bleue à 10 $ chacune. Chez Maxi, une boîte de tomates italiennes avec une étiquette « normale » coûte 2 $ en promotion.

– C’est pas pour manger, momz, c’est pour ma déco de cuisine.

– Super ! Comme ça, tu pourras les bouffer quand ça ira vraiment mal dans le monde ou quand ça ira vraiment bien pour toi !

Maher et Mythos, Atwood et Claude

L’animateur Bill Maher s’intéresse à l’IA de façon récurrente. Il y est allé d’un segment décapant bien senti sur les dérives de Claude Mythos, cet enfant terrible d’Anthropic qui vient d’être lancé dans l’univers : « J’ai pensé faire ce segment sans ajouter de blagues, pour la première fois en 23 ans, afin de signifier aux gens combien je sens que ce sujet est différent de ceux que j’ai déjà abordés », a-t-il écrit sur son compte Instagram. Je l’ai écouté deux fois. C’est comme une brassée de couleur à l’eau de Javel.

« Alors, juste pour qu’on soit bien clairs sur ce qu’on est en train de faire : on laisse une poignée de sociopathes en hoodies, à la limite du spectre autistique, qui sont pratiquement des robots eux-mêmes, jouer à pile ou face avec l’extinction de l’espèce. » Bill Maher, à propos des cinq « techbros » à la tête des modèles d’IA

« Alors, juste pour qu’on soit bien clairs sur ce qu’on est en train de faire : on laisse une poignée de sociopathes en hoodies, à la limite du spectre autistique, qui sont pratiquement des robots eux-mêmes, jouer à pile ou face avec l’extinction de l’espèce. »

L’écrivaine Margaret Atwood y allait d’un segment fort divertissant en discutant avec Claude sur son Substack, il y a un mois : « Claude, you are a cutie-pie ! » Deux intelligences qui se tiennent la dragée haute. Les conclusions n’en sont pas moins effrayantes, venant d’une femme qui a pressenti bien des dérives avant l’heure.

Il manquait un petit bout de chronique, ici, la semaine dernière pour expliquer mon soudain appétit pour le sujet de l’aide médicale à mourir (AMM). Le voici. Mes excuses pour l’incompréhension : « J’ai pu le mesurer après avoir vu la pièce de théâtre documentaire Club sandwich mayonnaise de Manuelle Légaré, la semaine dernière, autour de l’AMM qu’a reçue son père, l’humoriste Pierre Légaré, en 2021. Bien sûr que c’est expéditif, une mort en 48 heures. Personne n’est prêt à ça. Et ça reniflait un peu dans la salle durant cet exercice de réflexion de deux heures sur un sujet que la plupart des gens évitent. »

Une dernière pour la fin de semaine ? Je vous convie à prendre le thé avec Jon Bon Jovi sur un banc de parc de Londres. Dans A Mug of Life, le documentariste William Shears offre « a cuppa » et un bout de conversation avec des inconnus. Ici, le célèbre musicien a accepté de se joindre à lui et nous parle de son cheminement intérieur à travers les décennies.

Une tasse de vie ; je songe à initier ça dans mon coin pour briser l’isolement social.

cherejoblo@ledevoir.com

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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