menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Le gavage cinématographique

27 0
13.04.2026

Apprendre, dans un article récemment paru dans La Presse, que le film Amour apocalypse, d’Anne Émond, sera projeté à une vitesse multipliée par 1,5 aux Rendez-vous Québec Cinéma appelle, me semble-t-il, une réaction ferme. En effet, ce geste, loin d’être anecdotique, constitue le symptôme d’une dérive dont la portée dépasse largement le seul cadre du septième art.

Projeter un film à une vitesse multipliée par 1,5 « afin de s’adapter aux habitudes de visionnement de la génération Z », ce n’est pas une idée audacieuse. C’est une capitulation. Plus encore, c’est un acte d’une profonde inconscience. Cette proposition révèle à quel point nous cédons à une culture de l’accélération et de l’impatience, où toute œuvre, toute pensée, toute expérience humaine devrait désormais se soumettre à la logique plate du divertissement.

Que reste-t-il d’un plan pensé dans sa durée ? Que reste-t-il d’une respiration, d’une hésitation, d’une émotion trouble, quand tout doit obéir aux impératifs de vitesse et de consommation ? Les corps se mettent à bouger faux. Les voix perdent leur gravité. La trame sonore se défigure. Le cinéma devient la caricature de lui-même.

Présentera-t-on un jour, au Musée des beaux-arts de Montréal, des versions colorisées des magnifiques portraits de Richard Avedon sous prétexte que le noir et blanc ennuie ? Faut-il désormais retoucher Marcelle Ferron, abréger Dany Laferrière ou accélérer les œuvres de Marie Chouinard pour les rendre plus accessibles aux jeunes ?

Mais le plus grave se situe peut-être ailleurs. En agissant ainsi, un festival censé défendre le cinéma d’ici — avec tout ce que cela implique, politiquement et socialement, pour le Québec — souscrit à une dynamique qui abîme déjà profondément notre rapport à l’altérité. On sait très bien que cette économie de la captation permanente n’est pas neutre. Elle agit sur notre manière de regarder, de désirer, d’habiter le monde. Elle agit aussi sur l’estime de soi, en installant partout la comparaison, l’insatisfaction et l’agressivité. Et tout cela au bénéfice de quelques oligarques du numérique, enrichis par l’exploitation de notre attention et largement indifférents aux ravages humains comme aux coûts écologiques de ce modèle.

Et au lieu de résister, au lieu d’ouvrir, ne serait-ce que le temps d’un festival, un espace plus libre et plus exigeant, on nivelle par le bas, on prend les gens pour des imbéciles. C’est sidérant.

Présenter un film en accéléré pour séduire les jeunes, ce n’est pas leur tendre la main. C’est renoncer à eux. Il ne s’agit pas d’un marché à conquérir à coups de simplification. Ils méritent mieux que ça. Beaucoup mieux. Les prendre au sérieux, ce serait d’abord leur faire confiance. Ce serait créer les conditions d’une véritable rencontre avec le cinéma. Et si les Rendez-vous Québec Cinéma veulent réellement atteindre les jeunes, qu’ils commencent par rendre l’événement gratuit pour eux. En effet, notre époque a plus que jamais besoin de lieux qui résistent et qui accueillent, non de lieux qui cèdent et se soumettent.

Comment une équipe de programmation et une cinéaste ont-elles pu y voir une bonne idée ? Ont-elles mesuré l’impact symbolique d’une telle décision ? Ont-elles pleinement pris la mesure de leur responsabilité ? Cela d’autant plus qu’un tel geste sape le travail de centaines d’enseignants qui se battent chaque jour contre les ravages d’une dépendance généralisée aux rushs algorithmiques, et qui tentent néanmoins de transmettre le goût de la nuance, de la pensée et du regard soutenu.

Mon point de vue n’est pas neutre. Loin de là. Je parle ici comme cinéaste et comme père de deux enfants. Comme cinéaste, voilà 30 ans que je défends un cinéma qui fait confiance au spectateur et qui invite à la rencontre. Comme père, j’espère transmettre à mes enfants le goût de la vie, malgré tout, dans toute sa complexité poétique. C’est aussi au nom de cette fidélité à mon propre travail, et par respect pour mes enfants, que je ne peux rester indifférent. Par souci de cohérence, je compte retirer mon film Le temps de la programmation et boycotter le festival.

Notre cinéma vaut mieux que cela. Nos jeunes aussi.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.


© Le Devoir