La fable de l’étalement urbain
Je me souviens d’être, enfant, accoté contre la fenêtre de la Dodge Grand Caravan de mes parents, sur l’autoroute 40 en direction de Montréal. Nous allions visiter ma grand-mère restée en ville. Comme bien des familles montréalaises de l’époque, la nôtre avait quitté la métropole pour le rêve de la maison unifamiliale en banlieue.
Lors de ces trajets, je regardais par la fenêtre les vaches brouter paisiblement dans un grand champ. Mon regard était toujours attiré par elles. Aujourd’hui, pris dans la congestion en refaisant ce même trajet pour aller au travail — Dieu merci, j’ai troqué la voiture pour le transport en commun récemment —, je regarde vers ce même champ.
Il n’y a plus de vaches. À leur place se trouvent désormais un Costco, un cinéma, des commerces et des voitures en quantité ainsi que quelques tours de plusieurs étages. On croirait presque voir apparaître un petit centre-ville là où s’étendait encore, il y a à peine un quart de siècle, un simple champ.
Je me souviens aussi de mon père qui me parlait de son coin à lui, à Tétreaultville, où il y avait encore des champs lorsqu’il était enfant. J’imaginais alors mon père jouer dans ces champs qui sont aujourd’hui devenus des quartiers bien habités, loin de toute terre cultivée.
C’est alors que j’avais ces images en tête que se sont amorcées mes réflexions sur l’aménagement du territoire. Qu’avons-nous aujourd’hui que nous pourrions perdre demain ? Année après année, on nous répète sur la place publique qu’il faut freiner l’étalement urbain. Mais que faisons-nous réellement de ces avertissements ?
Je me dis que les enjeux les plus sérieux gagnent parfois à être exposés autrement. Alors, pour tenter de raconter les choses différemment, j’ai écrit une fable : celle de Déficit-Récurrent.
Il était une fois une ville appelée Déficit-Récurrent. Un jour, ses dépenses dépassèrent ses revenus. Déficit-Récurrent demanda alors de l’aide à la province des Poches-Trouées. Celle-ci ne trouva toutefois pas un sou à lui offrir.
Déficit-Récurrent s’en montra fort déçue. Un après-midi d’été, on cogna à sa porte. C’était monsieur de l’Étalement. « Madame Déficit-Récurrent, vous êtes si dense et avez tant de territoires vacants. Pourquoi ne pas troquer les légumes de vos champs pour les fruits du développement ? » Mme Déficit-Récurrent fut étonnée de n’y avoir jamais pensé. « Comment puis-je faire ? » demanda-t-elle.
M. de l’Étalement lui répondit : « Comme des champignons, faisons pousser les maisons. Par des lieux commerçants remplaçons les champs. Et par des chemins asphaltés remplaçons les boisés. »
Déficit‑Récurrent trouva l’idée fort enrichissante. Très vite, de nouveaux quartiers poussèrent aux portes de la ville. Les promoteurs payèrent routes et aqueducs. Déficit‑Récurrent n’eut rien à débourser, et tout à récolter. Mais, très bientôt, des choses étranges arrivèrent. Les routes se fissuraient plus vite qu’on ne les réparait. Les étés brûlaient plus que jamais. Puis, quand vinrent les grandes pluies, les rues furent envahies.
« Que se passe‑t‑il ? » demanda Déficit‑Récurrent. Ses conseillers lui répondirent : « La Ville n’a jamais été conçue pour accueillir tant de nouveaux quartiers. »
« Alors, que faire ? » poursuivit Déficit‑Récurrent. « Il faut investir », lui répondit‑on.
Déficit‑Récurrent tenta de rappeler M. de l’Étalement. Qui, étant parti, plus jamais ne lui répondit. Frappant déjà à une autre porte. Pour recommencer la même histoire. Et c’est ainsi que Déficit‑Récurrent comprit qu’une croissance qui rapporte vite peut parfois coûter cher longtemps.
Aucune ville d’aujourd’hui ne porte le nom de Déficit-Récurrent. Pourtant, l’histoire de cette fable pourrait être réelle. Depuis des décennies, on voit nos villes s’étendre, notamment devant la promesse de revenus supplémentaires. Les promoteurs paient les infrastructures et les revenus de taxes suivent. Mais avec le temps viennent aussi l’entretien des infrastructures, l’élargissement des services et la disparition des milieux naturels. Ce qui semblait hier une richesse devient alors une facture que les générations suivantes doivent assumer.
Face à une crise du logement que plusieurs jugent désormais endémique, la véritable question qu’on doit se poser n’est peut-être pas seulement comment nos villes peuvent continuer à croître, mais comment elles peuvent le faire sans hypothéquer leur avenir ni celui du territoire qui les entoure.
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