menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Le politiquement viable, et nous

21 0
11.03.2026

2014. C’était la belle époque, tout de même, avec le recul. Le débat sur la « charte des valeurs québécoises », proposé par le ministre du Parti québécois (PQ) Bernard Drainville, faisait rage. Le projet de loi visait, au nom de la « laïcité », à interdire les emplois dans la fonction publique à toute personne portant un signe religieux « ostentatoire ».

Je dis que c’était la belle époque parce que la résistance de la société civile avait pu s’organiser de manière transpartisane : les appartenances politiques ne s’étaient pas encore structurées autour de cette question. Des voix importantes du PQ et du mouvement souverainiste de manière plus générale avaient fortement critiqué le projet de loi du gouvernement Marois.

C’est dans ce contexte que j’avais pu côtoyer l’ex-député bloquiste et ex-président de la Société Saint-Jean-Baptiste Jean Dorion, dont on a souligné le décès en début d’année. Son essai Inclure. Quelle laïcité pour le Québec ?, publié en 2013, commence en expliquant l’impact profond qu’une éducatrice de CPE qui porte le voile, Karima, a eu sur lui et sa famille. Le contact avec l’altérité avait fait fondre ses appréhensions et préjugés et motivé son engagement pour un Québec inclusif. D’autres étaient en train de se faire une tête. Changer d’idée était encore possible. Une certaine Christine Fréchette, directrice adjointe de cabinet de Jean-François Lisée, avait démissionné devant le « malaise » qu’elle ressentait à défendre cette « charte ».

Les militants péquistes opposés à la « charte des valeurs » et à la vision du Québec qu’elle représentait s’étaient principalement mobilisés dans les courses à la chefferie d’un Alexandre Cloutier, d’une Véronique Hivon et même d’un Paul St-Pierre Plamondon. On oublie trop souvent qu’en 2016, ce dernier avait lancé sa candidature à la chefferie du PQ aux côtés d’une jeune bénévole qui portait le voile, parlait de l’épisode de la « charte » comme d’une erreur et reconnaissait l’existence du racisme systémique. Belle époque lointaine, disais-je.

Si je repense à 2014 en me figurant une belle époque, relativement parlant, c’est surtout parce que l’idée d’une « clause grand-père » était perçue comme une condition nécessaire pour que la « charte des valeurs » soit soumise à débat. Même les alliés de Bernard Drainville croyaient que, si le peuple québécois pouvait mettre des noms et des visages sur ces femmes compétentes qui perdraient leur emploi à cause de leur foi et comprendre leurs histoires, l’empathie du public serait assez forte pour créer un problème politique au gouvernement. Il fallait donc rédiger le projet de loi de manière à empêcher les embauches futures, tout en évitant le mauvais spectacle de femmes mises à la porte.

Je ne peux m’empêcher de demander si quelque chose ne s’est pas brisé dans le cœur de notre Québec depuis. En février, on a vu les noms, les visages et les histoires de plusieurs femmes qui travaillaient comme éducatrices ou surveillantes en milieu scolaire mises à la porte parce qu’elles portent un voile. Je ne sais pas ce qui nous arrive, mais notre réaction n’a certainement pas été digne du tollé que cela aurait suscité il y a 12 ans.

C’est peut-être l’effet du nivellement vers le bas : les politiques nous offrent des propositions tellement cruelles envers les minorités, particulièrement au sud de la frontière. Se serait-on enlisé dans un grand bof collectif ?

Ou peut-être que ce sont la guerre et l’instabilité dans le monde qui accaparent tous les esprits. Sauf qu’on aura bien remarqué que les éducatrices qui veillent sur nos enfants sont souvent de ces gens qui cherchent frénétiquement des nouvelles de leurs proches sous les bombes à Beyrouth, ou qui s’inquiètent profondément du sort des gens qui leur ressemblent dans une région à feu et à sang. Je me demande si, en 2014, nous aurions été plus nombreux et rapides à remarquer que les politiques intérieure et internationale s’acharnent au fond sur les mêmes personnes — ce qui devrait normalement décupler l’empathie.

« Les personnes qui ont perdu leur emploi ont fait le choix de perdre leur emploi », nous expliquait en février Bernard Drainville. En 2014, il nous offrait des exercices de contorsion verbale légendaires pour éviter de sonner aussi froid et dépourvu de compassion envers les travailleuses qu’il visait. Le climat politique à partir duquel il module ses mots a beaucoup changé. Même la raison élémentaire — on met des gens à la porte alors que le réseau est en pénurie de main-d’œuvre — ne réussit pas à créer le cul-de-sac nécessaire à un recul gouvernemental.

Bernard Drainville et Paul St-Pierre Plamondon nous ont donné à la fin de la semaine un autre exemple d’un ton acerbe qui, il me semble, aurait été politiquement non viable il n’y a pas si longtemps. Au sujet de la décision de la Cour suprême du Canada sur l’accès des demandeurs d’asile aux CPE, le chef du PQ nous a assuré vendredi que les « milliards de personnes dans le monde qui auraient intérêt à immigrer au Québec pour améliorer leur qualité de vie ne peuvent avoir le même statut et le même droit à bénéficier des services publics que les citoyens québécois ».

Je ne peux pas croire qu’un homme comme lui ne sait pas qu’il attise les peurs en parlant de « milliards » de personnes, tout en étant dans l’erreur factuelle grossière. Je ne crois pas non plus que Bernard Drainville ignore que sa proposition de retirer aux demandeurs l’accès au filet social nous mènerait tout droit à la crise sociale, laquelle finit toujours par être plus coûteuse à l’État, en plus d’être catastrophique sur le plan humain.

Mais l’important, au bout du compte, c’est peut-être moins de répondre à chaque élément de ce type de discours que de se demander pourquoi et auprès de qui il résonne, et à quel coût. Le ton et le contenu de ces propositions politiques pourraient redevenir non viables. Ça dépend beaucoup de nous, et de la société que l’on se souhaite.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir