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Le privilège de l’aveuglement, ou quand le cancer nous fait arrêter

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17.04.2026

Dans une société où tout va vite, tomber malade représente un cauchemar. Le mot « cancer » résonne en chacun de nous, car il s’accompagne de risques pour la santé, d’une charge de rendez-vous et de nouvelles expériences médicales intimidantes. Non seulement il nous inquiète, mais il nous oblige à aller à contresens de la société, c’est-à-dire à nous mettre sur pause.

Jubiler devant la vitesse automobile, se frustrer contre l’incompétence, valoriser le fait d’en faire toujours plus et plus vite : nous entretenons une véritable haine du ralentissement. La glorification de la jeunesse et du profil neurotypique écarte des groupes de personnes qui ne suivent pas le rythme demandé. Pensons aux personnes âgées, souvent représentées comme un fardeau plutôt que comme une source de savoirs. La lenteur nous guide vers la réflexion, mais celle-ci fait peur et c’est pourtant ce qu’un rythme plus lent impose.

En mai 2025, j’accompagne ma sœur, âgée de 30 ans, à une échographie mammaire, et nous ressortons de la clinique avec un diagnostic de cancer du sein de stade 3. J’ai 29 ans et, récemment, j’ai moi aussi reçu un diagnostic de cancer du sein. Pour mes parents, ce sont leurs deux filles qui reçoivent un diagnostic de cancer du sein en moins d’un an.

Cette même année, vécue au ralenti, nous apprenons aussi que nous sommes porteuses d’une mutation du gène BRCA2. Cela signifie que nous avons un risque accru de développer un cancer du sein, des ovaires ou du pancréas.

Ma tante est décédée à la suite d’une récidive du cancer du sein. Ma grand-mère est décédée d’un cancer des ovaires.

Nous comprenons maintenant la faible espérance de vie de certaines personnes de notre famille. Ma sœur, mes cousines et moi avons eu ou aurons une mastectomie complète, ainsi que le retrait des ovaires et des trompes de Fallope, selon nos décisions et nos contextes respectifs.

Mon contexte de femme ayant reçu un diagnostic de cancer m’oblige à voir ma vie selon d’autres perspectives. Je me questionne sur mon rapport au corps, à la maternité, à la féminité, mais surtout au temps. Je comprends que je bénéficiais auparavant d’un privilège que je ne voyais pas, ce qui est malheureusement fréquent avec les privilèges : celui de l’aveuglement engendré par la vitesse.

Lorsqu’on enlève toutes les couches de bonheur « fast-food » issues du capitalisme, il nous reste nous-mêmes et notre santé. Je fais référence aux statuts, aux possessions, aux objectifs sociétaux normés et au fameux métro-boulot-dodo. Non, je n’aurai pas de maison ni d’enfant dans les prochains mois, mais je vais prendre le temps de ralentir et de vivre mes émotions, car quand on n’a plus la santé, on n’a plus le choix.

Faut-il attendre d’être malade avant d’oser ralentir et de remettre en question notre surconsommation du bonheur ?

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