Entre impunité et devoir de mémoire
Face à l’inertie des instances judiciaires et politiques haïtiennes dans la reconnaissance des crimes du duvaliérisme, les artistes se sont saisis du devoir de mémoire. En érigeant leurs œuvres contre l’oubli, ils restaurent une histoire que le pouvoir tente parfois d’effacer.
Le décès de Jean-Claude Duvalier en octobre 2014 à Port-au-Prince, sans qu’il ait jamais vraiment eu à répondre devant la justice haïtienne malgré des poursuites entamées en 2011, a suscité de vives réactions, entre indignation chez les victimes et leurs proches et prises de position plus ambivalentes chez d’autres.
Le président de l’époque, Michel Martelly, a alors salué le départ d’« un authentique fils d’Haïti », réduisant à de simples « querelles » et « divergences » ce qui fut pourtant un régime marqué par la violence étatique sous toutes ses formes, notamment la répression politique, les arrestations arbitraires, l’exil forcé, la violence des milices et un climat de terreur ayant coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes. Par ces mots, l’ancien chef d’État a contribué à une banalisation du duvaliérisme, révélatrice d’un rapport trouble au passé.
Quarante ans après la chute de la dictature des Duvalier, en février 1986, que reste-t-il de ce régime, alors que cet anniversaire est largement passé inaperçu dans la presse internationale ? Est-ce le signe d’une lassitude face aux crises haïtiennes ? Cet oubli n’est pas anodin : il témoigne d’un rapport inachevé au passé, marqué par l’absence d’un véritable travail de mémoire et de justice.
Une transition sans mémoire
Haïti représente à cet égard un cas particulier. Contrairement à d’autres pays de la région, comme l’Argentine, le Chili ou encore le Brésil, marqués eux aussi par des dictatures durant la guerre froide, la transition post-duvaliériste en Haïti n’a pas débouché sur un véritable effort d’élucidation du passé.
Malgré certaines initiatives issues de la société civile haïtienne, notamment la création d’organismes comme le Collectif contre l’impunité et la Fondation Devoir de Mémoire-Haïti, fondés respectivement en 2011 et en 2013, la situation de crise perpétuelle et d’interminable transition vers la démocratie depuis 1986 contribue à reléguer au second plan les démarches visant à exhumer et à assumer ce passé.
Ce refoulement du passé trouve aujourd’hui un écho saisissant dans la situation que traverse le pays. À l’heure où les interventions onusiennes se multiplient et où l’avenir d’Haïti demeure difficile à prédire, cette conjoncture est marquée par une grave dégradation humanitaire et politique : les groupes criminels contrôlent aujourd’hui près de 90 % de Port-au-Prince, tandis que plus de 5 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë, selon Human Rights Watch (2026).
Ces fragilités du présent rappellent l’importance de penser le rapport au passé. Car le duvaliérisme n’a jamais été véritablement interrogé : sa mémoire continue d’habiter Haïti de manière souterraine, diffuse, presque invisible, se lisant entre autres dans la persistance de l’impunité et la déliquescence de l’autorité étatique.
Ce vide laissé par les institutions n’est pourtant pas resté sans réponse : en l’absence d’une véritable politique mémorielle de l’État haïtien, ce sont souvent les artistes et les écrivains qui ont pris en charge ce travail, s’opposant à l’effacement d’une histoire qui explique pourtant nombre des dérives actuelles : impunité, violence institutionnelle, effondrement de la confiance démocratique.
Les écrivains ont été parmi les premiers à sonner l’alarme : en 1966, Anthony Phelps témoignait dans Mon pays que voici d’une opposition réduite à « se parler par signes », tandis que Marie Vieux-Chauvet, censurée en 1968, osait écrire : « Que la nature elle-même / Se cache sous un linceul de deuil ».
Aujourd’hui encore, ce sont les œuvres qui portent la vérité. Le film Le dernier repas de Maryse Legagneur rappelle que la logique de la terreur traverse les générations. L’œuvre de Manuel Mathieu, artiste né l’année de la chute du régime, poursuit ce travail en élaborant de véritables archives visuelles de la dictature.
Un anniversaire symptôme
Pourquoi cela nous concerne-t-il, ici, maintenant ? Parce qu’un pays qui ne regarde pas sa violence passée se condamne à la répéter.
La présente crise haïtienne n’est pas détachée du duvaliérisme : elle en est l’un des prolongements.
Comme le rappelle Furie Caraïbe, polar de Stéphane Pair : « Il n’y a jamais eu d’enquête ni de procès pour ces crimes abominables. Tout était prescrit avant même que ces assassinats n’aient lieu. » L’impunité d’hier nourrit le chaos d’aujourd’hui.
À défaut de tribunaux et de politiques publiques, l’art maintient la mémoire en vie. Il ne remplace ni la justice ni les réparations, mais il empêche que le passé soit enseveli sous l’urgence du présent. Face au retour des tentations autoritaires qui ressurgissent partout dans le monde, relire, regarder et écouter ces œuvres est un acte de vigilance démocratique.
Quarante ans après la chute des Duvalier, cet anniversaire passé sous silence est lui-même un symptôme. Il rappelle que l’oubli n’est jamais innocent : il représente toujours un choix. Reconnaître le rôle des artistes dans la préservation de cette mémoire, c’est aussi exiger que l’État haïtien, et la communauté internationale qui prétend l’accompagner, assume enfin ce que l’histoire réclame : non pas seulement la stabilité, mais la vérité.
