La silenciation, ou la fabrique du silence
Karine Cloutier explique le mécanisme social qui complique la prise de parole des victimes de violence sexuelle.
« Pourquoi tu n’as pas parlé ? »
La question revient comme un réflexe. Elle suppose que le silence est un choix. Que parler est simple. Qu’il suffit de parler pour être crue.
Mais dans la violence sexuelle, le silence n’est pas passif. Il est fabriqué. Il résulte d’un processus actif : une mécanique sociale qui apprend aux victimes que dire la vérité ne mène pas à la protection, mais à la fragilisation, au chaos.
Ce mécanisme, c’est la silenciation : l’ensemble des forces intimes, familiales, institutionnelles, culturelles qui empêchent les victimes d’être entendues. Ce n’est pas l’absence de parole ; c’est une parole rendue dangereuse.
Cette fabrique du silence commence souvent avec l’agresseur lui-même. Il sait, intuitivement ou consciemment, que la honte est sa meilleure alliée. Alors il l’instille. Pendant l’agression, juste après, ou des années plus tard. « Tu l’as voulu. » « Tu n’as rien dit, donc tu étais d’accord. » « Tu m’as suivi, tu savais ce qui allait se passer. » Ces phrases ne sont pas anodines : elles transforment la sidération en consentement, l’absence de cri en complicité, la simple présence en preuve. Elles installent dans l’esprit de la victime un doute qui parlera fort, très fort, et qui, parfois, parlera pendant des........
