Quand le couple devient un lieu de danger
Josée Galarneau met en garde contre le risque de rester dans une relation où l’agressivité est présente dès le départ, même si les premiers signaux sont subtils.
Le récent féminicide présumé d’une jeune femme de 18 ans à Montréal bouleverse1. Chaque fois, la même question revient. Comment une relation amoureuse peut-elle mener à une telle issue ? Pourtant, dans de nombreux cas, les signes apparaissent très tôt.
La violence conjugale ne surgit généralement pas après des années d’harmonie. Elle s’installe progressivement, souvent dès les débuts de la relation.
Un ton brusque. Une remarque dévalorisante. Une jalousie présentée comme une preuve d’attachement. Une colère mal contenue face à un désaccord. Un besoin de contrôler, d’abord subtilement, les sorties, les fréquentations ou les décisions. Un malaise diffus, difficile à nommer, mais bien réel.
Ces signaux ne sont pas toujours spectaculaires. Ils peuvent même être confondus avec de l’intensité amoureuse. C’est ce qui les rend particulièrement trompeurs.
Cette réalité touche aussi des adolescentes. Sur le terrain, des intervenants observent une présence croissante de violence dans les premières relations amoureuses chez les jeunes.
Ces dynamiques peuvent donc s’installer très tôt, dès les premières expériences du couple. Puis s’enclenche un cycle.
L’agression est suivie d’excuses, de promesses, de gestes d’affection. Le partenaire se montre attentionné, rassurant. Il peut offrir des cadeaux, multiplier les marques d’amour, convaincre que l’épisode ne se reproduira pas.
Ces moments entretiennent l’espoir. Ils donnent l’impression que la relation peut retrouver un équilibre. On reprend confiance. Une nouvelle étape d’engagement est franchie. Le partenaire demeure attirant à bien des égards et le désir de continuer est réel. C’est humain de vouloir donner une chance, ou même une autre.
Mais partir devient alors plus difficile. On s’attache. On s’investit. On partage un quotidien, parfois un logement, un cercle d’amis, des liens familiaux, des finances, des responsabilités. L’idée de partir devient lourde de conséquences, concrètes et émotionnelles.
Et la relation continue. Mais la dynamique revient. Avec le temps, les moments d’apaisement diminuent et l’agressivité devient la norme. On reste alors un peu plus longtemps. On comprend. On excuse. On espère.
Or, les données sont claires. Au Québec, les féminicides présumés se succèdent depuis le début de l’année : 8 au 31 mars. À l’échelle canadienne, une femme est tuée par son partenaire ou un ex-partenaire tous les six jours en moyenne, selon Statistique Canada. Et selon l’Institut national de santé publique du Québec, plus d’une femme sur trois subira de la violence physique ou sexuelle au cours de sa vie.
Les signes sont donc rarement absents. Ils sont souvent minimisés, rationalisés ou replacés dans un contexte qui les rend acceptables.
Il est essentiel de nommer une réalité : l’agressivité observée tôt dans une relation n’est pas anodine. Elle n’est pas un détail. Elle n’est pas une phase. Elle révèle une manière de réagir aux frustrations, de gérer les conflits, d’exercer un pouvoir sur l’autre.
Lorsqu’une personne se montre agressive dès le début, envers son partenaire ou envers d’autres, cette agressivité ne disparaît pas avec le temps. Elle tend à s’amplifier.
Et elle se dirige progressivement vers la personne la plus proche. Le partenaire devient alors le réceptacle des tensions, le point d’ancrage des insatisfactions, le bouc émissaire du mal-être de l’autre.
Ce mal-être ne nous appartient pas. On ne peut pas réparer l’autre par amour. On ne peut pas compenser par la patience, la compréhension ou la bienveillance une difficulté profonde à gérer ses émotions. Cette responsabilité revient à la personne concernée.
Rester dans une relation où l’agressivité est présente dès le départ comporte un risque réel. Avec le temps, cette agressivité peut s’imposer comme un mode de communication toléré, puis intégré au fonctionnement du couple. S’en éloigner tôt n’est pas un échec. C’est un geste de lucidité.
Dans notre manière de parler du couple, nous valorisons l’engagement, la persévérance, la capacité à traverser les épreuves. Mais nous parlons encore trop peu de la nécessité d’évaluer la compatibilité dès les premiers signes, notamment sur le plan du respect et de la manière de gérer les tensions.
Une relation saine ne devrait pas exiger d’apprendre à composer avec l’agressivité. Reconnaître ces signaux dès le début n’est pas un jugement hâtif. C’est une vigilance essentielle. Parce qu’un couple ne devrait jamais devenir un lieu de peur.
Quelques ressources pour les victimes de violence conjugale et leurs proches
SOS violence conjugale : 1 800 363-9010 (ligne sans frais) ou 438 601-1211 (par texto)
Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (Montréal) : 514 878-9757
Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale 514 878-9134
