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De « l’homme nouveau » aux influenceurs masculinistes

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21.04.2026

Masculinisme toxique, colère contre l’égalité des sexes, exaltation de la force physique et des rôles traditionnels : tous ces thèmes semblent surgir de nos téléphones et des algorithmes. Pourtant, l’histoire prouve le contraire, écrit l’auteur. Le masculinisme, en tant que phénomène politique et social, n’est pas propre à notre époque.

En ma qualité d’historien contemporain, j’ai analysé la mouvance masculiniste dans l’histoire du XXᵉ siècle et, curieusement, les idées masculinistes semblent se répéter. En effet, plusieurs ressemblances sont observables entre le mouvement d’aujourd’hui et celui des années 1930. Y a‑t‑il un manque d’originalité ou d’inspiration ? Au fond, il s’agirait d’un réflexe réactionnaire à un contexte qui chamboule les rôles genrés.

Pendant et après la Première Guerre mondiale (1914‑1918), les femmes s’émancipent davantage et parviennent à occuper une nouvelle place dans les sociétés occidentales. Déjà largement mobilisées pour l’effort de guerre, elles se coupent dorénavant les cheveux, fument, sortent dans les bars et possèdent même un emploi ! D’ailleurs, les femmes obtiendront le droit de vote en 1918 et le droit de se présenter en politique en 1919 au Canada.

Rapidement, les hommes doivent composer avec cette nouvelle réalité qui remodèle quelque peu la place de chacun⁠1.

En contraste avec les années 1920, les années 1930 sont plutôt le théâtre d’une dépression économique internationale à la suite du krach de Wall Street en 1929. Les travailleurs de partout vont souffrir du chômage, de la misère et du manque de perspectives.

C’est dans ce contexte maussade que les extrêmes politiques vont séduire des millions d’adhérents. Leur attrait passe avant tout par le rejet du système en place et par l’originalité de leurs solutions aux problèmes.

D’un côté, une partie de la gauche dénonce l’exploitation des masses et la bourgeoisie, et son extrême propose une nouvelle société : le communisme. De l’autre, une partie de la droite suggère un retour aux traditions, une exaltation du nationalisme et, entre autres, l’avènement d’un « homme nouveau ».

Le modèle de « l’homme nouveau »

Cette idée de « l’homme nouveau »2, dont la définition diffère dans chaque mouvement totalitaire d’extrême droite, est globalement une réaction à ce qui est considéré à l’époque comme la décadence de l’Occident. Cette décadence, associée au libéralisme et à la démocratie, trouverait sa source dans l’atténuation des divisions genrées, dans l’émancipation des femmes et dans l’importance accordée aux droits et libertés individuelles⁠3.

Pour ses adhérents, seul un retour aux valeurs traditionnelles permettrait de freiner cette « décadence » qui a rendu les hommes stériles, cérébraux et égoïstes.

Cependant, il ne s’agit pas seulement de freiner l’émancipation des femmes. Il est nécessaire de reconstruire la société sur des bases plus « solides ». Ainsi, l’accent est placé sur les « attributs masculins » que sont la force du corps, le dynamisme et la virilité.

Concrètement, cette idée masculiniste va dénigrer les activités intellectuelles et encourager plutôt le sport et l’engagement militaire, car l’homme nouveau ne pense pas, il agit.

D’ailleurs, le degré de virilité de chaque homme dépend de son expérience avec la violence. En effet, la violence reste un domaine encore exclusivement masculin à l’époque et elle se présente comme une occasion de forger son caractère⁠4. Ainsi, au sommet de la pyramide de la virilité se trouvent les soldats, car leur expérience du combat leur permet de garder leur sang‑froid dans des situations difficiles et leur confère la capacité d’agir pour survivre.

L’homme viril, fort de son expérience violente, possède alors toutes les qualités de décideur. Donc, selon l’idéologie de l’époque, c’est sur ce type d’homme que la société doit se reconstruire.

Les leçons de l’histoire

Étrangement, ce discours ressemble beaucoup à ce qui est visible aujourd’hui sur les réseaux sociaux. L’exaltation des biceps et de l’entraînement, les bagarres de rue filmées, la dénonciation du système en place, l’idée du self‑made man sans éducation, l’imposition de contraintes sur les femmes…

Ce contenu est en réaction à un contexte d’atténuation des frontières genrées et de remise en question du modèle patriarcal. L’histoire nous révèle donc qu’il ne s’agit pas d’une nouveauté.

En revanche, cela n’accorde en rien une légitimité au mouvement, car, comme dans le passé, il dénigre les acquis des luttes féministes et les progrès sociaux. Sommes‑nous coupables d’un désintérêt pour les leçons de l’histoire ? Aurait‑il été possible de prévenir, ou du moins de limiter les effets de ces influences aujourd’hui ? Possiblement…

Mais restons optimistes, car l’histoire nous apprend aussi que l’opposition active au masculinisme et l’éducation des jeunes sur cet enjeu permettent à la société de progresser.

1. Capdevila, Luc. « The Quest for masculinity in a defeated France, 1940-1945 », Contemporary European History, vol. 10, no3, novembre 2001, p. 423. Plus précisément, l’auteur suggère que l’industrialisation et la participation des femmes dans la vie économique ont atténué les frontières genrées.

2. Koos, Cheryl A. « Gender, The Family, and The Fascist Temptation : Vision of masculinity in the Natalist-Familialist Mouvement 1922-1940 », dans : Kalman, Samuel et Kennedy, Sean. The French right between the wars : political and intellectual movements from conservatism to fascism, Berghahn Books, 2014, pp. 112-113. L’autrice propose comme définition : idéal de l’homme fort, viril et dynamique qui, grâce à une supériorité physique et morale, assurerait une progéniture et la reconstruction du pays au travers de la famille, bastion des valeurs traditionnelles.

3. Milza, Pierre. « Le fascisme dans l’histoire de l’Europe », Université de tous les savoirs : Géopolitique et Mondialisation, n˚19, pp. 128-129.

4. Capdevila, Luc. « The Quest for masculinity in a defeated France, 1940-1945 », Contemporary European History, vol. 10, no3, novembre 2001, pp. 430, 432. La transformation sociale qui suit la Première Guerre mondiale, conjuguée à la montée du militarisme et du nationalisme, aurait renforcé l’exclusivité masculine sur la guerre et la violence, faisant de ces domaines des vecteurs centraux dans la construction de l’identité de l’homme.


© La Presse