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Savons-nous encore dire bonjour ?

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03.04.2026

Cameron Camillo fait ressortir la contradiction de notre habitude de nous couper aux autres en public alors que nous avons tous besoin de davantage de connexion humaine.

La réponse semble simple, presque évidente, triviale !

Pour y répondre, soyons simplement observateurs de notre quotidien. Inutile de partir dans des considérations complexes sur les différences sociales, les cultures chaudes ou froides, le côté extravagant ou introverti, voire les signes astrologiques et leurs particularités, selon Jupiter et Saturne.

À cette question, vous répondrez spontanément « oui ! ». Parce que nous nous voulons polis, bien élevés, éduqués ; et nous le sommes, pour la plupart. Mais dans les faits, disons-nous vraiment bonjour ?

De mon expérience, combien de fois suis-je entré dans un ascenseur en lançant un simple « bonjour ! » avec l’impression profonde de réveiller mes voisins de leur torpeur, d’avoir « cassé leur bulle » ? Comme s’ils ne s’attendaient pas à croiser quelqu’un dans un immeuble de 10 étages. Si à cela on ajoute, en janvier, un « bonne année ! », la déstabilisation est totale.

À l’inverse, combien de fois ai-je été surpris qu’une personne entre dans l’ascenseur sans même me regarder, sans un « bonjour », un « hello » ou un sourire ? Une simple manifestation qui n’engagerait pas une conversation, mais qui reconnaîtrait ma présence dans un espace clos de 15 pieds carrés, suspendu au-dessus du vide, sans fenêtre ni échappatoire.

Créer du lien… virtuel

Et pourtant, ces mêmes voisins, silencieux dans les espaces communs, plongent chez eux dans une quête frénétique de connexions entre messages, likes, vidéos, textos, applications de rencontre. Nous cherchons ailleurs ce que nous avons laissé passer quelques minutes plus tôt.

Nous aspirons tous à l’attention, à la reconnaissance, à l’amitié, à l’amour, à la complicité. Nous sommes des Homo sapiens, des êtres intrinsèquement sociaux, grégaires. Voilà donc l’un des paradoxes de notre époque : traquer l’attention à travers des écrans alors que, dans le même immeuble, à quelques murs de distance, des vies connaissent la même solitude et nourrissent le même désir, timide mais réel, de créer du lien.

Les exemples sont nombreux. Il y a quelques jours, je suis allé lire dans un café. Pour le plaisir de sortir, mais aussi pour être parmi les autres. Aujourd’hui, les cafés sont devenus des open spaces, car étudiants, télétravailleurs, amis en rendez-vous, lecteurs du dimanche s’y côtoient. Malheureusement, sans se parler !

Combien de fois voit-on une personne seule à une table de quatre ? Les trois autres places sont libres, mais on hésite à s’asseoir, comme si cette table devenait une propriété privée, voire du sacré, dans un espace ouvert au grand public.

Néanmoins, je me lance. Je demande à m’asseoir à la diagonale d’une jeune femme. Elle hoche la tête négativement, sans enlever ses écouteurs. J’essaye ailleurs. Un jeune homme me fait un signe du pouce levé. Je m’installe. Je sens que son regard crie : « Va-t-il me demander quelque chose ? Me déranger ? » Mais rien de tout cela. Je veux simplement boire mon café et lire.

Un peu plus tard, me levant pour aller chercher un verre d’eau, je lui demande s’il en veut un. Sa réponse est presque inaudible, comme s’il n’avait pas parlé depuis longtemps. Un faible « non », puis, de nouveau, le silence. Honnêtement, au cours de ma pause-café, je pouvais espérer une réaction quelconque de sa part sur mon livre, une rapide présentation de qui nous sommes, ou de ce qu’il étudiait avant de retourner à nos affaires.

Parfois, une étincelle naît. Parfois, rien. Dans tous les cas, il n’est jamais question de repartir avec un Instagram ou un nouvel ami. Quoique la vie est surprenante ! Juste l’échange, simple mais réel, de parler à un autre Homo sapiens.

Et pourtant, déjà, s’asseoir près d’un ou une inconnue, dire bonjour, lever les yeux de son téléphone, c’est fragile, mais c’est briser une bulle, sa bulle avant tout. Peut-être que le lien social naît là, dans cette simple ouverture.

Nous nous inquiétons des guerres, des famines, du climat, de la perte de nos habitats. Mais une menace plus silencieuse s’installe, aujourd’hui : notre incapacité à être présents, à échanger, à sourire à autrui. Dans le confort de nos habitudes et la douceur de nos écrans, nous créons une chrysalide qui n’aboutira à aucune belle transformation.

Alors, lectrices, lecteurs, dites-vous réellement bonjour ? Ce changement peut commencer dès maintenant !


© La Presse