Torture, colonialisme, résistance : quand Frantz Fanon expose l’horreur de la guerre d’Algérie dans un discours inédit
Dans un discours prononcé à Accra (Ghana) en août 1960, Frantz Fanon révélait la véritable nature de la guerre en cours en Algérie. Ce document, que l'on croyait perdu, vient de ressurgir des archives des services du contre-espionnage français, de la diplomatie italienne, et du sociologue et militant Immanuel Wallerstein.
Le texte intégral de la conférence prononcée par Frantz Fanon à Accra face au conseil de la World Assembly of Youth (août 1960) a originellement été publié, dans ses trois versions, dans la revue Interventions. Journal of Postcolonial Studies 1 le 12 juin 2025. La version intégrale de cette introduction, rédigée par Nicola Lamri 2, a été publiée dans la revue Interventions. Journal of Postcolonial Studies 3 le 9 juillet 2025.
Accra, 17 août 1960. Dans une salle de l’université de la capitale ghanéenne, plusieurs centaines de jeunes venus des quatre coins de la planète se réunissent pour écouter un invité d’exception : Frantz Fanon. Le cadre est celui du 8e conseil de la World Assembly of Youth (WAY), l’une des principales organisations de jeunesse actives durant la guerre froide. Créée en 1949 pour contrer la montée en puissance de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique (FMJD), d’orientation communiste, la WAY s’était jusqu’alors surtout attachée à dénoncer les violations des droits humains dans les pays situés au-delà du rideau de fer.
Mais en 1960, à Accra, l’atmosphère avait profondément changé. Sous l’impulsion des délégués provenant de ce qu’on appelait alors le tiers-monde, l’organisation déplace son regard vers le Sud. Désormais, c’est la dénonciation des brutalités coloniales commises dans les empires européens à l’agonie qui occupe le cœur de ses travaux.
Construction de sociétés justes et souveraines dans les nouveaux États indépendants d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, contre les ingérences néocoloniales au Congo et, surtout, indépendance pour l’Algérie : tel est l’agenda qui s’impose à l’aube des années soixante.
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Ce tournant tiers-mondiste alerte les agents du renseignement extérieur français : le service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) se décide à suivre de près la rencontre d’Accra. Marqués par la vigueur du discours de Fanon, nommé quelques mois plus tôt ambassadeur du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana, ils insèrent dans leur dossier de surveillance une copie intégrale de son intervention.
Retrouvé d’abord dans les archives des services secrets français, puis dans celles de la diplomatie italienne à Rome, et enfin parmi les papiers personnels du sociologue et ancien militant de la WAY Immanuel Wallerstein, à New York, ce texte apparaît comme un témoignage d’une force exceptionnelle de la pensée et de l’action de Fanon, alors représentant du FLN sur le continent africain.
Au fil de son discours, Fanon égrène les thèmes majeurs de son engagement politique, dans le style aphoristique et au rythme martelé qui caractérisent son élocution. Dès l’ouverture, il renverse le célèbre adage selon lequel « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » : pour lui, la guerre coloniale n’est rien d’autre que l’aboutissement de la violence coloniale ordinaire, de son exercice systématique de déshumanisation.
La description des cas psychiatriques 4 qu’il a pris en charge, comme celle des corps « dévitaminés et nus » des réfugiés algériens, illustre l’œuvre « d’abêtissement » par laquelle le colonialisme français tente d’écraser la résistance algérienne. Face à cela, insiste Fanon, c’est le soutien politique, et non la charité, qui constitue l’arme décisive pour mettre fin au régime colonial. Ainsi, avertit-il, dans le contexte colonial, la bataille pour l’existence nationale doit se transformer en lutte inéluctable pour le triomphe de l’Homme.
« Sauver tout le monde avec soi, c’est cela, en définitive, l’impératif moral » : la construction d’un internationalisme anticolonial, à la fois universel et intransigeant, devient l’horizon politique du psychiatre martiniquais, naturalisé algérien. Pleinement engagé au sein du FLN et encore ignorant qu’une leucémie foudroyante le consumera à peine un an plus tard, il jette dans le discours d’Accra 1960 les bases de ce qui deviendra son chef-d’œuvre et un manifeste mondial de l’anticolonialisme : Les Damnés de la terre. Cent ans après sa naissance, ses mots surgissent des archives et résonnent à nouveau, sur fond du génocide palestinien, rappelant avec force une urgence qui demeure entière.
Camarades,
Je débuterai dans mon propos par quelques brèves remarques sur l’un de vos ateliers de travail. Il s’agit du groupe chargé d’étudier la compréhension internationale, d’analyser cette notion et de proposer des schèmes directeurs susceptibles de l’approfondir, de l’améliorer, de la manifester enfin.
Je trouve, dans le choix de ce concept une signification fondamentale. Il ne s’agit pas de la vague formule abstraite de compréhension entre les hommes. Il ne s’agit donc pas de se perdre dans les fumées de l’amour universel, de la sympathie et de la fraternité mondiales.
Il s’agit très concrètement de la compréhension entre nations. Ce qui veut dire que l’homme est d’abord défini sur le plan politique et à l’échelle mondiale par son appartenance à une nation. La nation est ce qui matérialise l’homme, ce qui le manifeste aux autres humains, ce qui le fait exister, ce qui lui donne, sur le plan politique, valeur et vérité. Et certes, cette appartenance nationale ne saurait être une valeur. La vérité de l’homme n’est pas enfermée dans son insertion nationale.
Frantz Fanon en Algérie : face à la réalité coloniale
Mais cette insertion fonde toute vérité. Autrement dit, la dimension nationale est un préalable qui ne peut absolument pas être escamoté. Quand je regarde la liste des participants à votre congrès je vois bien des noms de personnes.
Mais ce qui donne mandat à ces hommes, c’est leur nation, c’est leur patrie. La WAY n’est pas le rassemblement des jeunes de tous les coins de la Terre, c’est très précisément l’association groupant les organisations nationales de jeunesse. Vous discernez maintenant mon souci, puisqu’il m’est aussi demandé de parler de l’Algérie en guerre.
C’est un fait que depuis six ans le peuple algérien a pris les armes pour affirmer et défendre son existence nationale. Il ne fut donc pas question de lutter contre le racisme ou le chômage, contre l’analphabétisme et la misère. Racisme et chômage, abêtissement et famine ne sont que les produits directs et inévitables de la domination coloniale et de l’inexistence politique et nationale du peuple colonisé.
Depuis six ans, nous luttons pied à pied contre le colonialisme français. Il n’est point d’homme ni de pays dans le monde qui ne rendent hommage à notre peuple. Soit qu’alliés de la France ils l’approvisionnent en armes et soutien politique et dans le même temps chargent des commissions d’étudier cette résistance incompréhensible de notre peuple, soit qu’anticolonialistes ou littéralement maillons de ce qu’il faut bien appeler le front de la liberté, ils nous apportent leur solidarité, leur réconfort moral, leur appui et leur respect.
Le million de soldats français en Algérie, la presque totalité de la marine et de l’aviation française : on estime à l’Otan que la France pourrait être occupée si une armée de 200 000 hommes l’assaillait ; toute la diplomatie française serait mobilisée dans cette guerre, l’économie française hypothéquée dans ses investissements, à cause de cette guerre, la politique intérieure française gangrenée et défigurée par cette guerre.
En six ans de guerre, la France a changé six fois de gouvernement, une fois de République, le corps politique a été renouvelé, les hommes de la IVe République ont cédé la place à ceux de la Ve, des crises ont éclaté au sein de l’Église, des partis, des associations et des familles. Et nous verrons dans un instant les perturbations au niveau des consciences.
Cette guerre que l’Organisation des Nations unies voit de plus en plus comme une menace pour la liberté mondiale n’est pourtant pas une guerre classique, équilibrée, bien propre. La guerre d’Algérie n’est pas la continuation de la politique sur le champ de bataille, étant entendu que la paix future déplacera la bataille armée sur le plan des discussions. La guerre coloniale est la radicalisation de la politique coloniale.
Si la guerre classique, internationale, est le débat politique (conçu alors en termes de concurrence, de........
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