« J’ai trouvé votre connaissance du monde des start-ups israéliennes formidable » : comment Jeffrey Epstein a encouragé le parcours politique de Peter Thiel, le cofondateur de Palantir
Peter Thiel, le cofondateur du géant états-unien de la surveillance algorithmique, Palantir, est passé du statut de milliardaire reclus à celui de figure politique de premier plan. Des centaines d’e-mails montrent que ce parcours a été encouragé et facilité par le défunt milliardaire qui le considérait comme un « grand ami » : Jeffrey Epstein. Cette enquête de Branko Marcetic a paru dans le journal socialiste américain Jacobin. L’Humanité la traduit avec leur aimable autorisation.
Il n’y a pas si longtemps, Peter Thiel était une figure recluse. Il était si soucieux de préserver sa vie privée qu’il a financé un procès pour ruiner le média qui avait révélé publiquement son homosexualité. Dix ans plus tard, Thiel, âgé de cinquante-huit ans, n’évite plus les feux de la rampe politique.
Au cours de la dernière décennie, Thiel est devenu un donateur politique de droite de plus en plus actif et virulent. Au cœur de cette évolution se trouve sa relation étroite, qui dure depuis plus de dix ans, avec son ancien employé et protégé J. D. Vance, le vice-président et probable successeur de Donald Trump à la tête du Parti républicain, dont l’ascension politique — d’abord au Sénat, puis dans les bonnes grâces de Trump, et enfin à la vice-présidence — a été financée et facilitée par Thiel. (…)
Des centaines d’échanges d’e-mails entre Epstein et Thiel
Les relations étroites de Thiel avec Vance et d’autres jeunes figures de la droite garantissent pratiquement que le milliardaire de la tech continuera à façonner la politique et les orientations gouvernementales pendant de nombreuses années — voire des décennies, si ses projets technologiques visant à prolonger sa durée de vie aboutissent. Et, malgré la mort mystérieuse de Jeffrey Epstein il y a sept ans, cela garantit la même chose pour l’influence discrète du milliardaire pédophile, dont des e-mails privés montrent qu’il était non seulement un bon ami de Thiel, mais qu’il a également encouragé l’implication de Thiel en politique à droite.
Parmi les millions de documents liés à Epstein rendus publics par le ministère états-unien de la Justice à ce jour, on trouve des centaines d’échanges d’e-mails entre Epstein et Thiel qui témoignent de l’amitié profonde et symbiotique entre les deux hommes. En échange des faveurs et des conseils fiscaux d’Epstein, Thiel lui fournissait des informations sur les investissements et lui servait en quelque sorte de bouclier de réputation.
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Lorsque Thiel a manifesté un intérêt croissant pour la géopolitique, Epstein a encouragé sa curiosité en organisant des rencontres avec des responsables et des acteurs politiques influents aux États-Unis et à l’étranger. Après que Thiel eut rejoint la campagne de Trump en 2016, Epstein l’a exhorté à étendre son influence au sein de l’entourage de Trump et lui a donné des conseils sur la manière de s’y prendre.
Tout comme dans son amitié avec l’ancien stratège de Trump, Steve Bannon, les e-mails d’Epstein à Thiel montrent le talent du défunt milliardaire pour se faire bien voir des puissants et des personnes influentes, en particulier ceux susceptibles d’avoir de l’emprise sur la Maison Blanche de son ancien « ami le plus proche », Trump. Dans le cas de Thiel, c’est un talent dont les effets pourraient se faire sentir dans le paysage politique pendant encore longtemps.
Epstein vantait Palantir à Ehoud Barak
On ne sait pas exactement quand Epstein et Thiel sont devenus amis. Des e-mails suggèrent que les deux hommes n’avaient aucune relation en février 2013, date d’un enregistrement audio exhumé plus tôt cette année dans lequel Epstein conseillait à son ami Ehoud Barak, ministre israélien de la Défense sortant, de s’associer à Thiel et à sa société de surveillance Palantir.
Pendant des années, Epstein a tenté en vain d’entrer en contact avec le milliardaire de la tech, alors surtout connu pour avoir cofondé PayPal et l’avoir ensuite vendu à eBay pour 1,5 milliard de dollars — au moins dix fois entre août 2009 et novembre 2012, selon des e-mails examinés par Jacobin. À d’autres occasions, des personnes de son entourage ont proposé de lui servir d’intermédiaire, son principal relais étant Ian Osborne, un ancien « homme de main » britannique qui disposait d’un réseau étendu et avait largement investi dans la Silicon Valley.
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Des e-mails suggèrent que ce qui a initialement attiré Epstein vers Thiel était son intérêt pour la création d’un système financier alternatif. Dans l’un des tout premiers documents d’Epstein mentionnant Thiel, un e-mail daté d’août 2009 envoyé par Epstein à l’agent littéraire John Brockman pour lui demander de les mettre en relation, Brockman lui a répondu qu’il aurait besoin d’une raison pour que cette rencontre ait lieu. « L’idée, c’est que le moment est venu pour une nouvelle alternative financière, c’est ainsi que PayPal a commencé », a répondu Epstein. (Jacobin a, comme d’habitude, corrigé la grammaire souvent à la limite de l’incompréhensible d’Epstein.)
Une autre connaissance commune, l’informaticien Ben Goertzel, l’un des premiers défenseurs de l’intelligence artificielle, (IA), lui a fait miroiter la perspective d’une entrevue personnelle avec Thiel pour convaincre Epstein de se rendre au Singularity Summit, un rassemblement annuel de passionnés de superintelligence artificielle, en octobre de cette année-là. Thiel « voulait lancer sa propre monnaie en dehors du cadre des États-nations », lui a dit Goertzel.
Intérêt pour la cryptomonnaie
La vision qu’Epstein avait alors en tête frôlait le ridicule. Il a confié à un ami des années plus tard qu’il pensait que Facebook pourrait servir de base à ce système alternatif, dans lequel les « amis » Facebook échangeraient des « faveurs ». Aussi saugrenu que cela puisse paraître, Epstein était on ne peut plus sérieux, et il a présenté cette idée en personne à Thiel à deux reprises, des années plus tard.
Cela semblait lié à son intérêt pour la cryptomonnaie, comme le suggère un e-mail envoyé à Thiel en avril 2016 concernant la participation de l’ancien conseiller économique d’Obama, Larry Summers, à ce projet. « Larry Summers est désormais partant pour repenser le système financier, la monnaie numérique, etc. », a-t-il écrit à Thiel. « Il se joindra à nous pour élaborer un plan. C’est sympa. » (…)
Les deux hommes semblent avoir fini par se rencontrer en mars 2014, grâce à un autre associé d’Epstein issu du monde de la tech : Reid Hoffman, qu’Osborne avait un jour décrit de façon charmante à Epstein comme « le gros de LinkedIn ». Des e-mails indiquent que Hoffman a organisé la rencontre entre les deux hommes ce mois-là chez lui, apparemment à la demande insistante d’Epstein. « Peter Thiel sera-t-il présent, comme tu as dit qu’il faisait partie de ton cercle proche ? », a demandé Epstein avec une certaine impatience dans un e-mail adressé à Hoffman au début de ce mois-là.
« Ma mauvaise presse te fait-elle hésiter ? »
Une fois qu’ils se sont rencontrés, les deux........
