Pourquoi les œufs disparaissent-ils des rayons des supermarchés ?
Les pénuries d’œufs se multiplient dans les supermarchés français. En cause : un appétit grandissant des acheteurs, mais aussi des difficultés de production chez les éleveurs. Et la situation risque de durer.
Comme un petit air de Pâques avant l’heure : depuis début janvier, les courses des Français tournent parfois à la chasse aux œufs, tant les ruptures d’approvisionnement se multiplient dans les grandes surfaces.
Exprimées en valeur, celles-ci ont représenté en moyenne plus de 20 % du chiffre d’affaires que réalisent les hyper et les supermarchés sur le rayon œufs frais, avec un pic à presque 30 % au cours…
Comme un petit air de Pâques avant l’heure : depuis début janvier, les courses des Français tournent parfois à la chasse aux œufs, tant les ruptures d’approvisionnement se multiplient dans les grandes surfaces.
Exprimées en valeur, celles-ci ont représenté en moyenne plus de 20 % du chiffre d’affaires que réalisent les hyper et les supermarchés sur le rayon œufs frais, avec un pic à presque 30 % au cours de la seconde semaine de janvier, selon le baromètre tenu par NielsenIQ, cabinet d’études de marché sur les produits de grande consommation.
Les ruptures d’approvisionnement en œufs atteignent des sommets inédits
Les tensions ne datent pas d’hier : « Cela fait plus d’un an que les ruptures sont très fréquentes dans les rayons », commente David Lecomte, directeur insight consommateur chez NielsenIQ, qui précise :
« C’est une crise très rare par son ampleur : nous avons en effet l’habitude de considérer qu’un taux de rupture moyen sur un produit de grande consommation en grande surface est plutôt de l’ordre de 2 %. Elle est aussi inédite par sa durée. Il peut y avoir des ruptures ponctuelles, par exemple sur des produits très sensibles à la météo, comme les eaux et les glaces, en juin dernier, lors de la vague de chaleur, mais elles ne durent jamais aussi longtemps. »
« C’est une crise très rare par son ampleur : nous avons en effet l’habitude de considérer qu’un taux de rupture moyen sur un produit de grande consommation en grande surface est plutôt de l’ordre de 2 %. Elle est aussi inédite par sa durée. Il peut y avoir des ruptures ponctuelles, par exemple sur des produits très sensibles à la météo, comme les eaux et les glaces, en juin dernier, lors de la vague de chaleur, mais elles ne durent jamais aussi longtemps. »
« La source de protéines la moins chère »
A l’origine de cette crise, il y a d’abord la boulimie d’œufs des Français. Chaque consommateur du pays en a consommé en moyenne 237 en 2025, contre 227 en 2024, selon l’Institut technique de l’aviculture, pisciculture et cuniculture (Itavi). Cette consommation a grimpé de 14 % en trois ans et de 25 % en dix ans.
Faut-il voir d’abord dans cet engouement pour ce « produit universel adapté à la diversité des régimes alimentaires » la volonté croissante des consommateurs de « rééquilibrer leur alimentation, réduire leur consommation de viande, limiter les produits transformés ou simplement cuisiner davantage à la maison », comme le clame le CNPO, l’organe officiel de l’interprofession de l’œuf ?
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« Moins de 6 % des foyers français sont vraiment dans cette optique de transitionner leur alimentation et de trouver des alternatives à des produits carnés, relativise David Lecomte. Ce qui prime ici, c’est d’abord l’argument économique. »
« Moins de 6 % des foyers français sont vraiment dans cette optique de transitionner leur alimentation et de trouver des alternatives à des produits carnés, relativise David Lecomte. Ce qui prime ici, c’est d’abord l’argument économique. »
Face à l’augmentation du prix de la viande, l’œuf apparaît de plus en plus comme l’alternative toute trouvée. « C’est aujourd’hui la source de protéines la moins chère : le gramme de protéines revient à 6 centimes d’euros pour du jambon de volaille, 5 centimes pour du skyr, quand il atteint 2 centimes pour l’œuf ou les lentilles », précise-t-il.
De fait, les deux catégories de population qui augmentent le plus leur consommation d’œufs sont les 18-34 ans et les ménages les plus modestes, selon NielsenIQ. La ruée sur les œufs est bien d’abord un enjeu de pouvoir d’achat.
Le poulailler France ne pond pas assez
Le problème, c’est qu’en face, les poules pondeuses tricolores peinent à répondre à la demande. En 2025, la production made in France n’a crû que de 0,8 %, pour atteindre 15,9 milliards d’œufs. La filière se remet tout juste en ordre de bataille après avoir subi plusieurs chocs.
Il a fallu d’une part encaisser la grippe aviaire, qui a décimé les poulaillers en 2021. Le retour à la normale a été lent : la production restait en 2024 inférieure à ce qu’elle était trois ans plus tôt. D’autre part, les principales enseignes de la grande distribution se sont progressivement toutes engagées, entre 2016 et 2019, à bannir les œufs de poules en cage de leurs rayons d’ici le 1er janvier 2026, entraînant un branle-bas de combat chez leurs fournisseurs pour modifier les modes d’élevage. Enfin le Covid est passé par là, gelant les investissements et les projets de transformation des poulaillers.
Fin 2024, la filière des producteurs d’œufs s’est pourtant fixé pour objectif d’atteindre 90 % de poules pondeuses en élevages alternatifs à la cage d’ici 2030. En 2025, 77 % étaient d’ores et déjà élevées au sol, en plein air, en bio ou sous le Label rouge.
Cette mutation n’est sans doute pas sans incidence sur la productivité du secteur, comme le relève France Agrimer, l’agence publique chargée de l’application des politiques agricoles dans son bilan 2025, publié en février :
« D’après les opérateurs, cette transition pourrait expliquer le faible développement de la production. D’une part, en raison d’un parc de bâtiments limité du fait des travaux nécessaires à leur conversion ; d’autre part, du fait d’un besoin accru en poules pondeuses afin de maintenir des volumes de production équivalents à ceux de la production en cage. »
« D’après les opérateurs, cette transition pourrait expliquer le faible développement de la production. D’une part, en raison d’un parc de bâtiments limité du fait des travaux nécessaires à leur conversion ; d’autre part, du fait d’un besoin accru en poules pondeuses afin de maintenir des volumes de production équivalents à ceux de la production en cage. »
Recours aux importations
En conséquence, l’incapacité de la ferme France à fournir suffisamment d’œufs frais est de plus en plus compensée par les achats à l’étranger : les importations de ce que les statisticiens appellent les « œufs coquilles » ont été multipliées par 4,5 en valeur entre 2021 et 2025.
Résultat : si la balance commerciale de la France reste légèrement excédentaire sur les échanges d’ovoproduits (les produits issus de la transformation des œufs), elle s’enfonce dans le rouge pour les œufs en coquilles : de 10 millions d’euros en 2021, le déficit est passé à plus de 180 millions d’euros l’année dernière.
Cette situation inquiète les éleveurs français, qui y voient « une porte ouverte aux importations ne respectant ni les mêmes normes environnementales, sanitaires et sociales ni la même réglementation sur le bien-être animal appliquées sur les œufs en France ».
Au passage, les distributeurs se voient souvent reprocher de prendre prétexte des difficultés d’approvisionnement pour ne pas respecter leur engagement de bannir les œufs en cage de leurs rayons. De fait, comme l’a montré une enquête réalisée par l’association Anima avec l’ONG Data for Good dans 386 supermarchés en janvier, 73 % des magasins visités vendaient encore des « œufs cage ». Mais, à 95 %, ces œufs étaient français… Seul Lidl semblait se distinguer en vendant fréquemment des œufs étrangers, notamment polonais.
Beaucoup d’enseignes ne respectent pas leur engagement de bannir les œufs de poules en cage
Afin de redevenir autosuffisante et de répondre à une consommation qui devrait continuer à croître – celle-ci pourrait atteindre 269 œufs par Français en 2035 – la filière de l’œuf tricolore s’est dotée d’un plan ambitieux. Elle prévoit à cet horizon de construire 10 millions de places pour les poules pondeuses, soit 575 poulaillers. Pour l’heure, 220 projets de construction sont recensés.
« Cependant, la plupart des dossiers […] sont en attente des autorisations administratives et de l’accord de prêts bancaires pour se lancer », déplore le CNPO, qui affirme par ailleurs que « de nombreux projets rencontrent des difficultés liées à des oppositions, blocages ou recours par des associations. »
« Cependant, la plupart des dossiers […] sont en attente des autorisations administratives et de l’accord de prêts bancaires pour se lancer », déplore le CNPO, qui affirme par ailleurs que « de nombreux projets rencontrent des difficultés liées à des oppositions, blocages ou recours par des associations. »
La pénurie d’œufs dans les rayons semble partie pour durer…
