L’économie russe pourra-t-elle survivre à une éventuelle paix ?
Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, l’économie russe s’est habituée à la guerre. Certains secteurs ont été fragilisés, d’autres renforcés et revenir à une situation de paix pourrait la déstabiliser encore davantage.
Après quatre ans à soutenir son appareil de défense coûte que coûte, l’économie russe pourrait-elle désormais tourner sans la guerre ? Car plus le conflit dure, plus il pèse sur l’économie, qui dépend en retour de plus en plus de lui pour tenir debout.
Pour financer les blindés, les missiles et les salaires des soldats, les dépenses militaires ont presque triplé depuis 2021, pour atteindre 168 milliards d’euros en 2025, soit plus de 7 % du produit intérieur brut russe (PIB). Indirectement, la commande publique militaire a aussi relancé l’industrie et soutenu l’emploi au-delà du secteur de l’armement.
Par ailleurs, privés d’importations occidentales en raison...
Après quatre ans à soutenir son appareil de défense coûte que coûte, l’économie russe pourrait-elle désormais tourner sans la guerre ? Car plus le conflit dure, plus il pèse sur l’économie, qui dépend en retour de plus en plus de lui pour tenir debout.
Pour financer les blindés, les missiles et les salaires des soldats, les dépenses militaires ont presque triplé depuis 2021, pour atteindre 168 milliards d’euros en 2025, soit plus de 7 % du produit intérieur brut russe (PIB). Indirectement, la commande publique militaire a aussi relancé l’industrie et soutenu l’emploi au-delà du secteur de l’armement.
Par ailleurs, privés d’importations occidentales en raison des sanctions décidées dès l’invasion en 2022, les ménages ont reporté certains de leurs achats sur l’offre locale, lorsque cela était possible. « Une partie de la demande s’est tournée vers l’économie domestique, ce qui a soutenu des secteurs comme la logistique, le transport, l’hôtellerie et la restauration », observe Ekaterina Kurbangaleeva, politologue russe installée aux Etats-Unis. Résultat : l’économie russe a crû de 4 % en 2023 et 2024.
La croissance ne dépasserait toutefois pas 1 % en 2025 et 2026. En cause : le nombre de travailleurs disponibles diminue, tout comme les stocks d’intrants nécessaires pour faire tourner la machine militaire, dont Moscou est privé sous l’effet des sanctions. Des usines de production métallique aux usines de chars, toutes ont ralenti la cadence entre 2024 et 2025.
Pourtant, en termes financiers, le Kremlin continue de gâter son complexe militaire. Depuis l’année dernière, environ 40 % des dépenses budgétaires lui sont allouées, un record. Résultat, dans le projet de budget de la Russie 2026-2028, publié à l’automne, le déficit est estimé à 2,6 % du PIB, soit 67 milliards d’euros, son niveau le plus élevé depuis la crise financière de 2008.
Comment continuer à financer la guerre
Or, coupée des marchés financiers internationaux, la Russie ne peut plus emprunter à l’étranger. Ni compter sur ses recettes habituelles, dont les exportations d’hydrocarbures. Certes, la vente de pétrole à l’Inde et à la Chine reste suffisante pour couvrir le budget militaire 2026, estime Marek Dabrowski, économiste au Centre de recherche sociale et économique de Varsovie. Mais « l’excédent commercial se réduit nettement », constate le chercheur. En janvier, les revenus tirés des exportations pétrolières ont atteint leur plus bas niveau depuis 2020.
Le solde commercial russe s’érode
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Et ils ne risquent pas de remonter. D’abord, parce que la baisse du prix du baril est partie pour durer, du fait d’un excédent de production mondial. Mais aussi sous l’effet des sanctions : en s’en prenant, fin octobre 2025, à Lukoil et Rosneft, les deux rois de l’extraction pétrolière en Russie, les Etats-Unis dissuadent leurs clients de continuer à acheter de l’or noir à Moscou. Ainsi, l’Inde, troisième acheteur de pétrole russe depuis 2022, a réduit ses achats de 29 % entre décembre 2025 et janvier 2026, selon le Centre for Research on Energy and Clean Air.
Pour ne rien arranger, la part mobilisable du Fonds de richesse nationale, cette cagnotte alimentée par les rentes pétrolières, a diminué de moitié depuis 2022, pour atteindre 46 milliards d’euros en 2026.
Pour financer la guerre, l’Etat s’est donc tourné vers le marché intérieur. Le ministère des Finances émet des obligations, surtout achetées par les banques russes. Avec une dette publique inférieure à 18 % du PIB, Moscou a encore de la marge. « Les obligations fédérales représentent en moyenne 7 % à 8 % des actifs des banques, le marché financier domestique peut donc encore en absorber », explique par ailleurs Marek Dabrowski.
Mais cette solution est coûteuse. « Pour que les banques achètent la dette publique, la banque centrale leur fournit la liquidité correspondante », explique Luke Cooper, professeur à la London School of Economics et membre du groupe de recherche PeaceRep. Pour ce faire, elle fait fonctionner la planche à billets depuis quatre ans : « La masse monétaire a presque triplé depuis le début de la guerre », note Volodymyr Vlasiuk, économiste ukrainien, également membre de PeaceRep.
Plus de 10 % d’inflation
Imprimer et injecter dans l’économie autant d’argent aussi vite a fini par créer de l’inflation : car l’Etat peut stimuler la demande du jour au lendemain, mais l’offre industrielle ne suit pas au même rythme. Les capacités de production étant limitées, les salaires et les coûts des intrants ont d’abord augmenté dans le secteur militaire, puis dans le reste de l’économie avec la raréfaction des travailleurs, machines et matières premières pour les secteurs civils. L’inflation a ainsi dépassé 10 % l’année dernière, bien au-delà de la cible officielle de 4 %.
La hausse des prix est aussi aggravée par les sanctions. Pour remplacer ses fournisseurs occidentaux, la Russie importe depuis la Chine et via d’autres pays comme l’Arménie et la Turquie, qui lui font payer son statut de paria. D’après le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cépii), les prix des importations russes ont augmenté en moyenne de 13 % après le début de la guerre. Du fait d’un faible pouvoir de négociation côté russe, mais aussi de surcoûts liés au contournement des sanctions.
« La Russie n’a aucun moyen de financer son déficit qui ne soit pas inflationniste », résume Luke Cooper. Pour gagner du temps, Moscou joue les équilibristes : le gouvernement continue de dépenser tout en tentant par ailleurs de contenir la hausse des prix dans l’économie. Pour ce faire, les taux d’intérêt de la banque centrale ont été considérablement augmentés : ils oscillent entre 16 % et 21 % depuis mi-2024 alors qu’ils étaient compris entre 4 % et 8 % dans les années précédant l’invasion de l’Ukraine.
Pour les entreprises du secteur civil, c’est la double peine : il faut supporter la hausse des prix de leurs intrants et les taux d’intérêt élevés des banques
Pour les entreprises du secteur civil, c’est la double peine : il faut supporter la hausse des prix de leurs intrants et les taux d’intérêt élevés des banques
Pour les entreprises du secteur civil, c’est la double peine : il faut supporter la hausse des prix de leurs intrants et les taux d’intérêt élevés auxquels les banques leur prêtent désormais. Et depuis janvier, la taxe sur la valeur ajoutée payée par les entreprises est passée de 20 % à 22 %, avec un abaissement du seuil minimal d’imposition.
A mesure que le conflit s’éternise, le tissu industriel devient moribond. A cause de leurs problèmes de trésorerie, dus à l’inflation et à la hausse du coût des crédits, « des milliers d’entreprises ont déjà mis la clé sous la porte », relève Volodymyr Vlasiuk. L’économiste cite les secteurs du bois, de l’acier et de l’automobile, dont la production a tellement décliné que « certains constructeurs ont réduit la semaine de travail de cinq à trois jours ».
Dans les secteurs qui reposaient sur des technologies occidentales, comme l’extraction pétrolière ou l’aéronautique, la guerre ne fait qu’accentuer le retard technologique que la Russie accusait déjà avant 2022. De 45e en 2021, la Russie a dégringolé à la 60e place du classement mondial des pays les plus innovants de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). Même une fois la paix retrouvée, ce décrochage sera difficile à rattraper.
Pénurie de travailleurs
Car la guerre décime la main-d’œuvre. Près de 350 000 soldats envoyés au front auraient en effet été tués depuis 2022, et presque 900 000 blessés ou portés disparus.
Le faible taux de chômage, à 2 % en décembre, est le symptôme d’une grave pénurie de bras
Le faible taux de chômage, à 2 % en décembre, est le symptôme d’une grave pénurie de bras
Le faible taux de chômage, à 2 % en décembre, est le symptôme d’une grave pénurie de bras, plutôt que le signe d’une bonne santé économique.
« Les estimations officielles évoquent un déficit qui pourrait atteindre trois millions de travailleurs d’ici 2030, soit environ 5 % de la population active d’avant-guerre », ajoute Ekaterina Kurbangaleeva.
« Les estimations officielles évoquent un déficit qui pourrait atteindre trois millions de travailleurs d’ici 2030, soit environ 5 % de la population active d’avant-guerre », ajoute Ekaterina Kurbangaleeva.
Car au-delà des personnes qui ont été tuées au combat ou blessées, au moins un demi-million de Russes ont fui la guerre vers les pays voisins, l’Europe ou les Etats-Unis. Il s’agit, pour beaucoup, de jeunes diplômés et de personnels très qualifiés, qui feront cruellement défaut à l’économie russe quand il faudra remplacer l’industrie militaire.
Et l’un des pansements au déclin démographique, la main-d’œuvre étrangère, risque aussi de manquer. La guerre a en effet dissuadé les travailleurs ukrainiens, arméniens ou moldaves qui traversent habituellement la frontière de continuer à le faire. Pour le principal vivier de main-d’œuvre, à savoir l’Asie centrale, le durcissement des politiques migratoires russes depuis l’attentat meurtrier du Crocus City Hall en mars 2024, perpétré à Moscou par des migrants tadjiks, a également réduit le nombre d’entrées. L’année 2024 a ainsi enregistré le plus faible nombre de naturalisations depuis le début de la guerre.
Dans ce contexte, comment vivent les Russes ? « Ajusté à l’inflation, le niveau de salaire de la majorité d’entre eux a chuté, de 25 % à 30 % depuis 2021 », rappelle Volodymyr Vlasiuk. Quand l’économie de guerre tournait à plein régime, les ménages pouvaient emprunter pour alimenter leur pouvoir d’achat. L’endettement a ainsi bondi de 37 % entre début 2023 et mi-2024. Mais, avec la hausse des taux d’intérêt depuis 2024, beaucoup peinent désormais à rembourser.
La menace d’une crise sociale
« La population n’a plus accès aux services sociaux de base », ajoute-t-il. Avec le fléchage des dépenses vers la défense, l’éducation, la santé et la protection sociale ont été sacrifiées. « Le programme de prêts immobiliers subventionnés pour les ménages a été victime de cet effet d’éviction », illustre par exemple Marek Dabrowski.
Le budget russe sacrifie les dépenses sociales
Face à ces nombreuses difficultés, et malgré la répression qui contient toute mobilisation d’ampleur, les Russes s’expriment de plus en plus : 2025 a compté plus de protestations que les trois années précédentes réunies.
Cette tension croissante pourrait à terme être alimentée par d’autres protestations venant de la partie de la population qui bénéficie de la guerre. A savoir celle des régions moins favorisées de Russie, et traditionnellement soutien du régime, où coexistent industries de défense et grands pôles de production civile que la guerre a relancés. En Tchouvachie, par exemple, dans l’ouest, le nombre d’entreprises dans la défense a été multiplié par cinq depuis 2022.
Pour que les franges défavorisées de la population acceptent de rejoindre l’armée, le Kremlin s’est montré persuasif : vacances payées sur la mer Noire, annulations de dettes, primes, et salaires très attractifs. Soldats et travailleurs du complexe militaire (environ 30 millions de personnes) ont vu leur rémunération exploser, de trois à sept fois depuis 2021. « Beaucoup de travailleurs peu qualifiés vivent mieux qu’avant la guerre », insiste Marek Dabrowski.
Mais, en 2025, les indemnités versées par les régions aux soldats ou à leur famille, tout comme les primes à la signature, ne croissent plus aussi vite. Pour faire des économies, « une part importante des fonds transférés aux régions a été supprimée », explique Volodymyr Vlasiuk. En cas de paix, la fin des soutiens à ces régions et populations, qui « associaient directement l’amélioration de leur situation au conflit », résume Ekaterina Kurbangaleeva, pourrait ébranler le régime.
Retrouvez notre série d’articles à l’occasion des quatre ans de la guerre russo-ukrainienne en cliquant ici.
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