Aux Etats-Unis, les chercheurs s’autocensurent pour éviter les mots bannis par Trump
Une étude sur la littérature économique révèle les effets de l’interdiction, par les agences états-uniennes de financement public de la recherche, des termes jugés « wokistes » ou accréditant le changement climatique.
Les scientifiques sont-ils sensibles aux pressions politiques qui s’exercent sur eux ? La question ne date pas d’aujourd’hui, mais elle est revenue sur le devant de la scène en même temps que Donald Trump à la Maison-Blanche.
Les scientifiques sont-ils sensibles aux pressions politiques qui s’exercent sur eux ? La question ne date pas d’aujourd’hui, mais elle est revenue sur le devant de la scène en même temps que Donald Trump à la Maison-Blanche.
Dès février 2025, le gouvernement américain a communiqué une liste de mots qu’il était interdit d’utiliser dans les articles publiés par les agences publiques de recherche et de financement, sous peine de se voir couper les crédits.
Des mots censés refléter la tendance « woke » et la croyance dans le « canular » du réchauffement climatique des chercheurs situés aux Etats-Unis : diversité, inclusion, changement climatique, etc., sont désormais des termes à éviter pour bénéficier d’un financement de la National Science Foundation (NSF) ou encore du Centers for Disease Control and Prevention (CDC), grand organisme de santé publique.
Cette pression financière a-t-elle eu un impact sur les recherches ? Pour le savoir, trois économistes ont pris le cas de leur propre discipline. Un cas intéressant en effet, puisque la propension des économistes à faire circuler leurs documents de travail en littérature « grise » – avant toute publication officielle dans leurs revues professionnelles – permet de suivre de près ce qui s’est produit depuis l’an dernier.
Une forte proportion à l’autocensure
Dominic Rohner, de l’université de Lausanne, Oliver Vanden Eynde et Philine Widmer, de l’Ecole d’économie de Paris (PSE) se sont donc plongés dans les documents de travail publiés par le National Bureau of Economic Research (NBER) américain et le Centre for Economic Policy Research (CEPR) européen entre janvier 2020 et décembre 2025.
En vérifiant quels auteurs et autrices mobilisaient des financements publics, ils ont pu se faire une première idée de la propension des économistes à se censurer. Ils l’ont fait en suivant une méthode simple : classer les recherches selon leur degré de dépendance aux financements publics, pour voir ensuite si les premières étaient plus susceptibles de se contraindre. Les résultats qu’ils viennent de publier livrent une réponse franchement positive. Parmi les 14 412 articles scientifiques qu’ils ont recensés, 1 991, soit 13,8 % de l’ensemble, portaient sur des questions de genre, de race ou d’environnement et contenaient au moins l’un des mots interdits.
Un écart se creuse entre les papiers publiés par des chercheurs des institutions les plus dépendantes des financements publics et les autres
Un écart se creuse entre les papiers publiés par des chercheurs des institutions les plus dépendantes des financements publics et les autres
John Maynard Keynes, l'économiste le plus important du XXe siècle
Leurs tests statistiques montrent qu’avant l’édiction de la liste noire, la nature des financements n’a pas d’influence sur la probabilité d’utiliser l’un des mots qui vont être interdits. Après l’édiction, en revanche, un écart se creuse entre les papiers publiés par des chercheurs appartenant aux institutions les plus dépendantes des financements publics et les autres.
Dans la première situation, la probabilité d’utiliser un des mots interdits chute significativement, tout comme la part de papiers consacrés aux thématiques Genre-Race-Environnement (mesurée à la présence de ces thématiques dans les résumés). Pour les chercheurs appartenant à des institutions moins dépendantes des financements publics, aucun changement significatif n’est observé.
Les termes sont écartés, pas forcément les sujets
Ce résultat ne prouve pas que les économistes ont complètement abandonné ces sujets, ni qu’ils publient moins, ni que la production scientifique s’est effondrée. Les auteurs ne trouvent pas d’effet sur la longueur des papiers ni sur le nombre de publications. Ce qui change, c’est la présence de certains termes, autrement dit la manière dont les recherches sont formulées ou présentées.
L’étude ne mesure pas un niveau absolu d’autocensure, plutôt une variation après un choc politique, qui montre un ajustement rapide du contenu lexical
L’étude ne mesure pas un niveau absolu d’autocensure, plutôt une variation après un choc politique, qui montre un ajustement rapide du contenu lexical
Les auteurs de l’étude confirment d’ailleurs statistiquement que cet ajustement résulte de changements de comportements individuels des chercheurs, non d’une modification de la composition du « pool » des auteurs (dans le cas où, par exemple, moins de chercheurs spécialistes des thèmes censurés auraient publié). L’étude ne mesure donc pas un niveau absolu d’autocensure, mais plutôt une variation après un choc politique, variation qui montre un ajustement rapide du contenu lexical, cohérent avec un phénomène d’autocensure.
Enfin, les trois chercheurs précisent que les trois grands domaines désignés par les mots interdits (genre, « race », environnement) sont touchés à des niveaux identiques. De la même façon, ils n’observent pas de différences de comportement selon le genre ou selon l’ancienneté des chercheurs : hommes et femmes, jeunes et confirmés, se comportent de la même façon.
En théorie, la science se doit d’être indépendante du pouvoir politique. En pratique, l’étude ne dit pas que les économistes ont cessé d’étudier les thèmes du genre, de la race et de l’environnement, mais elle souligne que, face à une menace sur leurs financements, ils ont rapidement ajusté la manière dont ils présentent leurs travaux.
Dans ce monde orwellien, nul besoin d’interdire explicitement des recherches. La simple perspective de perdre des financements semble suffire à modifier les comportements.
