Magali Lafourcade : « La réponse du pouvoir est exclusivement sécuritaire parce qu’il ne tient plus sur aucun socle »
Le week-end dernier a indéniablement constitué un moment de bascule supplémentaire vers autre chose que l’Etat de droit, à six mois des élections présidentielle et législatives.
La secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Magali Lafourcade, analysait déjà fin août dans nos colonnes ces glissements progressifs que l’on observe en France.
Alors que se déroule aujourd’hui une nouvelle journée de mobilisation à l’appel des gilets jaunes et des organisations étudiantes et lycéennes, rejointes par la CGT et Solidaires, la magistrate revient pour Alternatives Economiques sur la séquence en cours.
Quelle analyse faites-vous de la journée du 17 octobre ?
Magali Lafourcade : Les manifestations ont eu lieu dans une ambiance pré-insurrectionnelle, marquée par une colère profonde. Entre 500 000 et 800 000 personnes sont descendues dans la rue, ce qui est rare à six mois d’une élection présidentielle. Cela illustre bien les résultats de la 17e vague du baromètre de la confiance du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), qui relevait un indice de colère dans la société française à 7 sur 10, avec un fort écœurement vis-à-vis de la classe politique. C’est un niveau inédit, très éloigné des résultats dans les autres pays auxquels nous sommes comparés, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie. Le deuxième élément à retenir du week-end est le degré de violences et les pillages qui ont eu lieu. C’est effroyable. Le niveau de colère ne m’a pas surprise. Celui des pillages et des violences, si.
Tout cela intervient dans un contexte de raidissement du pouvoir. Au 13 octobre, il y avait déjà près de 8 000 gardes à vue, dont 85 % de mineurs. Là encore, c’est inédit. Après les gilets jaunes, on avait compté 6 000 gardes à vue, mais sur un an. Et après le meurtre de Nahel Merzouk, en juin 2023, 4 500 environ. Sur ces 8 000 gardes à vue, antérieures au 17 octobre donc, on recense 2 700 réponses pénales. Beaucoup de personnes ont donc été libérées sans être poursuivies. Soit il n’a pas été possible de leur imputer quoi que ce soit, soit leur placement en garde à vue était hors-la-loi.
Ce traitement policier et judiciaire n’a pas tenu compte du fait que les manifestants étaient pour la plupart très jeunes, en majorité mineurs ?
Les enfants en garde à vue ont des droits spécifiques, qui doivent être appliqués sans délai (prévenir leurs parents, voir un médecin et un avocat), qui n’ont pas pu être respectés en raison du très grand nombre de mineurs gardés à vue. En dépit de leur vulnérabilité particulière, le ministre de l’Intérieur a répété qu’il n’avait donné aucune consigne de retenue aux policiers. Les enfants sont pourtant protégés par la Convention internationale des droits de l’enfant. Certains ont été mutilés.
Le maintien de l’ordre est un service public : la police est là pour permettre de manifester pacifiquement, non pour servir un narratif politique
Le maintien de l’ordre est un service public : la police est là pour permettre de manifester pacifiquement, non pour servir un narratif politique
Face aux manifestations des lycéens, des gilets jaunes ou des militants écologistes, le maintien de l’ordre n’est pas le même que face aux agriculteurs. En janvier 2024, celui qui était alors ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin [aujourd’hui garde des Sceaux, NDLR], affirmait : « Il y a des coups de sang légitimes. On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. » L’Etat a perdu son impartialité. Or le maintien de l’ordre est un service public : la police est là pour permettre de manifester pacifiquement, non pour servir un narratif politique.
Comment interprétez-vous la réponse politique à cette séquence ?
Pris entre le mur de la dette et les élections à venir, le gouvernement affirme qu’il n’a aucune marge de manœuvre budgétaire. Il n’apporte aucune réponse sur le fond, seulement une réponse sécuritaire, judiciaire et partisane. Sécuritaire par le déploiement d’un dispositif policier accru, des couvre-feux, des interdictions de manifester ; judiciaire en s’appuyant sur des dispositifs dérogatoires ; et partisane, car le gouvernement cherche à faire un bouc émissaire d’une force d’opposition politique, la France Insoumise.
Même Gérard Larcher,........
