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Le marxisme écologique : un champ de recherche en cours

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21.09.2026

            La collection « Repères » des Éditions La Découverte s’est enrichie d’un nouvel ouvrage en 2026, écrit par trois jeunes chercheurs, doctorants en théorie politique et en philosophie, Marius Bickhardt, Gauthier Delozière et Cannelle Gignoux : Le marxisme écologique. Il fallait un ouvrage de synthèse, pouvant servir à la fois à la communauté scientifique et à tous ceux que la question écologique intéresse au point de savoir dans quelle mesure elle est liée à celle du mode de production capitaliste. Cet ouvrage existe maintenant et il est bien fait[1].

            Quel est l’enjeu d’un tel ouvrage ? La pensée écologique a longtemps rejeté toute référence à Marx, au nom du prétendu productivisme de celui-ci et de la faillite du marxisme orthodoxe du XXe siècle s’étant largement identifié à l’Union soviétique. Or, disent ici les trois auteurs, « le marxisme écologique considère que la catastrophe écologique trouve son origine dans la relation productive que l’être humain entretient avec la nature. Cette centralité analytique de la production le distingue aussi bien de l’écologie dominante, axée sur la responsabilisation des consommateurs ou le verdissement de l’économie capitaliste, que des courants qui accordent une primauté à la cosmologie, à la morale ou encore à la technique. […] L’approche marxiste se situe d’emblée au niveau de l’"antre secret de la production" (Marx) » (p. 5).

            Les auteurs ne cachent pas que ce courant qui s’est véritablement constitué à partir des années 1980-1990 est traversé par plusieurs approches, voire controverses. Pour les mettre au jour, les auteurs proposent quatre étapes : une première sur l’histoire de ce courant, une deuxième sur l’œuvre de Marx lui-même ayant un rapport à la relation à la nature ; une troisième sur la vision marxiste du capitalocène, une quatrième enfin sur un renouveau de la pensée de l’émancipation.

Sur l’histoire du marxisme écologique

            Dès la fin du XIXe siècle, les penseurs de la social-démocratie allemande comme August Bebel et Karl Kaustky ont conscience de l’insertion de l’économie dans la nature. Le premier voit dans l’électricité la solution permettant d’atteindre l’abondance contre le malthusianisme. Le second souligne les dégâts causés par le début de l’agriculture industrielle : « À mesure que la domination humaine de la nature progresse, la tendance à perturber son équilibre s’accroît aussi. […] Or, à long terme, la vie organique ne peut subsister sans cet équilibre », écrit Kautsky (cité p. 15). Et il comprend la temporalité différente de la production du profit et de la sylviculture. Néanmoins, ces auteurs du siècle dernier restent attachés à l’idée que les dégâts causés par le capitalisme seront compensés par le progrès scientifique et technique.

            Dans les années 1920, une première distance s’opère vis-à-vis d’une nature comme étant seulement une catégorie sociale, ce qui signifie qu’elle est exempte de limites internes. Cette contestation menée par Karl August Wittvogel, trop méconnu, est « une reconnaissance du caractère autonome de la nature » (p. 18).

            Si la stratégie du stalinisme en URSS ne s’était pas brutalement imposée, peut-être d’autres prémices auraient pu s’épanouir à partir des travaux de Vladimir Vernadsky (à qui l’on doit le concept de biosphère) ou de Nicolaï Boukharine (faisant le lien entre déforestation et climat).

            Au moment où éclate la crise capitaliste dite fordiste à la fin des années 1960, s’élèvent les premières voix, telles celles d’Alfred Schmidt[2], qui porte son attention sur le métabolisme, « la "médiation réciproque" de la nature et de la société d’un point de vue résolument matérialiste » (p. 20), ou sur celle d’Herber Marcuse qui « dénonce l’abondance propre aux sociétés industrielles avancées » (p. 20) constituant « un obstacle à l’émancipation » (p. 21).

            Avant même la publication du rapport au Club de Rome qui laisse dans l’ombre les rapports de classes pour comprendre le risque d’effondrement de la croissance, Istvan Mészákros, philosophe hongrois, fait « le lien entre "le capitalisme et le ravage écologique" » (p. 22). Cependant, la réception marxiste du rapport au Club de Rome sera ambivalente, voire ambiguë, entre des réponses novatrices ou bien arcboutées sur la tradition productiviste comme celle du Parti communiste français.

            C’est au cours des décennies 1980-1990 qu’intervient l’essor des recherches visant à intégrer véritablement la crise écologique à la pensée marxiste. Est remise en cause la tendance productiviste à travers la « seconde contradiction » du capitalisme énoncée par James O’Connor[3]. Puis s’élabore un « écoféminisme matérialiste » (p. 29) pour mettre en lumière l’« économie invisible », en lien avec l’exploitation à l’œuvre au sein de la division internationale du travail. S’établit alors « une analogie entre le déni de la dépendance environnementale des sociétés humaines et l’invisibilisation du travail reproductif effectué par les femmes » (p. 30).

            Progressivement, une relecture complète du corps de la théorie de Marx s’accomplit, à l’instigation notamment de Paul Burkett et John Bellamy Foster[4], essentiellement autour du concept de rupture métabolique. D’où la question de fond sur Marx.

Marx était-il écologiste ?

            La question est délicate. Nos trois auteurs ici discernent dans leur « Repères » trois façons de l’aborder. La première est celle qui conteste la formule de Marx dans les Grundrisse : « la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles » (cité p. 33), après les félicitations décernées à la bourgeoise dans le Manifeste communiste pour avoir accompli un progrès gigantesque des forces productives. La deuxième approche de Paul Burkett et John Bellamy Foster s’attache à montrer la cohérence écologique continue de Marx tout au long du cheminement de sa pensée. La troisième défend au contraire l’idée d’une inflexion théorique à la fin de sa vie, bien résumée par la célèbre formule dans Le Capital, selon laquelle « le capitalisme épuise en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (cité p. 34).

            Avec Marx a débuté une théorie de la contradiction au sein des rapports sociaux ; avec le marxisme écologique, cette problématique s’élargit pour théoriser la dialectique entre société et nature, ou, dit autrement, pour associer les rapports sociaux de production et les rapports à la nature. Mais cette articulation n’a cheminé que progressivement dans la pensée de Marx.

            Dans les Manuscrits parisiens de 1944, son œuvre de jeunesse, Marx a, selon les auteurs, une vision naturaliste de l’être humain, qui a quatre dimensions : anthropologique (l’homme n’existe que par son échange vital avec la nature) ; ontologique (le rapport de l’homme au monde est un auto-engendrement réciproque) ; critique (l’aliénation a rompu « le lien entre le travail et ses conditions naturelles de réalisation » (p. 37) ; politique (« le communisme réconciliera l’humanité avec la nature » (p. 37). Une question demeure : n’y a-t-il pas le risque d’une réduction anthropocentrique de la nature à « un instrument pour réaliser la liberté humaine » (p. 38) ? Il y a, disent les auteurs, « une tension du texte de Marx où la nature est saisie tantôt comme puissance d’engendrement, tantôt comme instrument passif de la volonté humaine » (p. 38).

            Le matérialisme historique, dont la formule revient en réalité à Engels, est la méthodologie forgée par Marx pour périodiser l’histoire humaine en fonction de l’articulation entre les forces productives et les rapports de production. La critique la plus souvent exprimée de cette méthodologie est de verser dans un déterminisme économique et évolutionniste sur fond........

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