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Donner un prix à une valeur inestimable ?

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Décidément, la lecture du Monde du week-end est rassurante : on peut en deux pages y trouver tout le condensé des apories de la théorie économique dominante. Hyppolite d'Albis et Patrice Geoffron nous assurent que « les économistes abordent l'environnement avec une boîte à outils plus riche qu'il y a vingt ans et un sens plus aigu du terrain ». Comme ces économistes ont l'oreille des pouvoirs économiques et politiques, pourquoi n'avance-t-on alors pas ? Peut-être faudrait-il « donner une valeur à ce qui n'a pas de prix », nous dit Katheline Schubert, spécialiste de l'économie néoclassique de l'environnement »[1].

Comme je radote toujours pareil, je mets ci-dessous un extrait du chapitre 4 de mon livre En quête de valeur(s), Éd. du Croquant, 2026, intitulé « La valeur de la nature : un intrinsèque introuvable ».

Dans le cas où le marché a laissé se développer une pollution, une gestion écologique confiée à un marché tente de corriger une défaillance de marché en créant un nouveau marché dont la défaillance à son tour nécessitera encore un marché supplémentaire, et ainsi de suite dans une régression à l’infini. Cela signifierait la marchandisation absolue de la société, ce qui est logiquement impossible puisque le marché ne peut se passer de cadre social, impossibilité qu’avait déjà formulée Polanyi. La crise écologique montre l’impasse dans laquelle cette vision est enfermée.

La nature inépuisable, donc sans valeur ?

La chose avait mal débuté : « Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles [les ressources naturelles] ne sont pas l’objet des sciences économiques. »[2]. Ainsi, la science économique, telle que l’imaginait Jean-Baptiste Say, et telle que l’ont perpétuée ses successeurs, passait et passe à côté de l’écologie. Malheureusement, son affirmation était tirée d’une prémisse fausse : l’affirmation de l’inépuisabilité des ressources. L’erreur avait consisté à déduire de la gratuité des ressources leur caractère inépuisable, alors que seule la proposition inverse aurait eu un sens : si les ressources étaient vraiment inépuisables et obtenues sans aucun travail, elles seraient gratuites. Indépendamment de cette erreur logique, il est vrai qu’à partir du moment où une ressource naturelle conditionne la vie, elle ne peut avoir d’autre « valeur » qu’infinie, et de ce fait elle devient « inestimable »[3] : au sens familier de l’expression, « elle n’a pas de prix ».

Cette conclusion ruine définitivement tout espoir pour la théorie néoclassique de trouver une évaluation monétaire de la nature qui permettrait de justifier le recours aux seuls mécanismes du marché pour gérer la planète de telle sorte que l’équité intergénérationnelle soit garantie. L’économie néoclassique de l’environnement multiplie pourtant les tentatives de comparaisons entre coûts et bénéfices pour mesurer monétairement lesdites externalités positives ou négatives en postulant un taux d’actualisation (semblable à un taux d’intérêt) dont la caractéristique est de dévaloriser l’avenir d’autant plus qu’il est élevé. Elle s’évertue aussi à  comparer les consentements à payer pour une dégradation de la nature ou à recevoir en compensation de cette dégradation. Dans chaque cas, se retrouve l’hypothèse qu’on pourrait réduire une valeur d’usage perdue ou obtenue à un quantum de monnaie. Le déni de l’irréductibilité de la valeur d’usage à une valeur d’échange reste l’impensé de toute l’économie dominante. Elle est à la racine de la foi dans le progrès technique de pourvoir substituer indéfiniment des artefacts à la nature épuisée, ou d’en compenser monétairement la dégradation, autant d’illusions caractérisant la conception de la « soutenabilité faible » du développement.

À la recherche de la valeur intrinsèque perdue de la nature

Contrairement à Marcel Proust qui, à la fin de son œuvre, comprend que l’art d’écrire lui permet de dépasser les limites du temps et donc de le retrouver, les économistes néoclassiques s’évertuent à chercher l’introuvable : la nature aurait une valeur économique intrinsèque, qu’il s’agirait de comptabiliser après l’avoir tant ignorée, et de la comptabiliser en monnaie puisque le temps c’est de l’argent, selon l’aphorisme de Benjamin Franklin. La méthode la plus sophistiquée pour tenter cette mesure consiste à introduire dans une fonction mathématique à facteurs substituables un troisième facteur environnemental à côté du travail et du capital. La dérivée logarithmique de cette fonction permet de calculer la croissance supposée imputable à chaque facteur, dont on croit pouvoir déduire la productivité marginale de chacun. Rendons cela intelligible pour le citoyen non mathématicien en raisonnant par l’absurde. Imaginons une production d’une valeur........

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