Sommes‑nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction
Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action. Quand bien même cette démarche entend alerter, elle tombe parfois dans l’esthétisation et tronque notre perception de la catastrophe en cours. Dans ces conditions, comment penser une véritable écologie du regard ?
À l’occasion des quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle et des deux cents ans de la photographie, cet article propose de revenir sur une transformation décisive des sciences : l’entrée des images dans la fabrique des savoirs et leur appropriation par les scientifiques.
Certains parlent d’anthropocène pour décrire la période que nous vivons, même si elle n’est pas officiellement reconnue par les géologues. Il n’en reste pas moins que la période actuelle est profondément marquée par les activités humaines, qui modifient le climat, les cycles géochimiques, la biosphère (c’est-à-dire, l’ensemble du vivant) et sa composition (certaines espèces disparaissant au profit d’autres, par exemple les espèces anthropophiles).
Mais on pourrait tout autant parler de « photographocène ». Nous connaissons surtout l’anthropocène à travers des images : glaciers qui fondent, forêts en feu, mégafeux ou lumières nocturnes vues depuis l’espace, mines à ciel ouvert, marées noires, zones industrielles avec panache de fumée, constructions à perte de vue… S’y ajoutent aussi de belles images de nature et de paysages qui peuvent parfois paraître « naturels », alors qu’ils ont été considérablement transformés (agrosystèmes notamment, comme le bocage ou les prairies).
Or, nous ne vivons pas seulement la crise écologique de façon sensible. Nous la vivons aussi à travers les images. La théoricienne de la photographie Ana Peraica a proposé en 2020 le terme de « photographocène » pour décrire ce phénomène. Tandis que l’anthropocène renvoie à une période marquée par un ensemble de processus physico-biologiques, la photographocène désigne, pour sa part, le moment où ces transformations sont enregistrées, documentées, narrées et débattues par la photographie.
Le spectacle de la sixième extinction de masse
Depuis quelques dizaines d’années, on parle de plus en plus de « sixième extinction de masse » pour décrire l’accélération des disparitions d’espèces.
Les biologistes débattent encore de la définition stricte d’« extinction de masse », mais convergent sur un point : les taux actuels de disparition d’espèces et d’effondrement de populations dépassent largement les régimes connus dans les archives fossiles.
Mais cette sixième extinction est aussi devenue un événement visuel. Le projet Extreme Ice Survey du photographe James Balog, par exemple, installe des caméras sur des glaciers pour produire des time-lapse de leur recul. Largement relayées dans le National Geographic et le film Chasing Ice, ces images ont marqué les esprits.
De leur côté, le photographe Edward Burtynsky et ses collaborateurs documentent mines, décharges et infrastructures à grande échelle dans The Anthropocene Project. Ces photographies sont devenues des icônes de........
