À voir au cinéma: «Morlaix», «Affection, affection», «Hayat», «La Corde au cou»
À voir au cinéma: «Morlaix», «Affection, affection», «Hayat», «La Corde au cou»
Jean-Michel Frodon – Édité par Émile Vaizand – 14 avril 2026 à 19h55
Aussi différents soient leurs films, Jaime Rosales, Maxime Matray & Alexia Walther, Zeki Demirkubuz et Gus Van Sant explorent une forme de jeu avec le réel et les codes de la fiction.
Temps de lecture: 9 minutes
Deux grands cinéastes insuffisamment reconnus, l'Espagnol Jaime Rosales et le Turc Zeki Demirkubuz, présentent cette semaine l'un de leurs meilleurs films, tandis que les quasi débutants Maxime Matray et Alexia Walther empruntent des chemins originaux et que le fort justement considéré Gus Van Sant entreprend la mise en fiction d'un fait divers.
«Morlaix», de Jaime Rosales
Aujourd'hui plus que jamais, réseaux sociaux obligent, les spectateurs en savent beaucoup sur les films avant d'aller les voir, et ce n'est pas réjouissant. Qui assistera à une projection du huitième long-métrage du cinéaste espagnol Jaime Rosales saura donc probablement qu'il s'y produit cet événement singulier où le personnage principal assiste à la projection d'un film où se déroulent des épisodes de sa propre vie.
C'est en effet un moment particulièrement surprenant et riche de suggestions. Mais lorsqu'il se produit, Morlaix a déjà déployé de multiples inventions de cinéma, autour de cette jeune fille, Gwen, qu'on a vue dans les ressacs d'émotions contradictoires, entre le deuil de sa mère, sa relation amoureuse avec le vigoureux Thomas, les jeux de ses camarades de fac et l'apparition du très charmant et un peu étrange Jean-Luc.
Les passages du noir et blanc à la couleur, les changements de formats d'image, l'usage de photos figeant des moments forts dans le flux de ces existences captées avec affection contribuent à ce sentiment d'une mobilité à la fois vitale et instable.
Mise en abyme sur le viaduc de Morlaix d'un amoureux vertigineusement romantique (Samuel Kircher), vertige redoublé par le film dans le film auquel assistent les personnages. | Condor Distribution
Autour d'Aminthe Audiard, vibrante et fragile, les jeunes interprètes participent de cette capacité à rendre attachants et légèrement mystérieux des moments de la vie quotidienne. Et, juste après la sortie le 18 mars de La Danse des renards, Samuel Kircher, dans le rôle de Jean-Luc, confirme la diversité et la justesse de ce qu'il peut incarner.
Moments de tendresse et d'inquiétude, présence physique des corps et des matières, mobilisation suggestive des musiques et des lumières participent de cette pulsation incarnée, tout au long du film et jusque dans ses moments les plus tendus ou les plus sombres.
C'est au sein de ce parcours, qui traversera avec brio un grand écart temporel, que fera irruption, donc, ce dédoublement fantastique dans le film que Gwen, Thomas et leurs amis sont allés voir ensemble, puis que reverra –mais est-ce le même?– Gwen de dix ans plus âgée (Mélanie Thierry), sur le grand écran du cinéma de Morlaix (Finistère).
En Super 8 couleurs, un des nombreux formats d'images utilisés par le film, Gwen (Aminthe Audiard) et Thomas (Alexis Keruzoré) sur la plage de Morlaix, entre confidences et scène de jalousie. | Capture d'écran CondorOfficial via YouTube
Les films rendant explicitement hommage aux puissances du cinéma sont nombreux et souvent simplistes ou vaguement autosatisfaits. Rien de tel ici, où l'idée d'échos entre les vies réelles et ce qui advient dans les films fonctionne de manière à la fois magique et irréductible à une explication.
Ce geste d'amour pour le cinéma comme mystère actif rend aussi justice à un réalisateur aussi remarquable qu'injustement resté marginal, en tout cas hors de son pays, malgré des films aussi mémorables que La Soledad (2007), Un........
