À voir au cinéma: «Le Cri des gardes», «L'Affaire Abdallah», «Sauvage»
À voir au cinéma: «Le Cri des gardes», «L'Affaire Abdallah», «Sauvage»
Jean-Michel Frodon – Édité par Émile Vaizand – 7 avril 2026 à 19h55
Claire Denis signe une tragédie contemporaine hantée par le désir et les spectres coloniaux, quand Pierre Carles rappelle l'injustice infligée à un résistant et Camille Ponsin compose un conte qui interroge les limites de la liberté.
Temps de lecture: 8 minutes
«Le Cri des gardes», de Claire Denis
Foudroyante beauté, la première image. Celle d'une femme noire vêtue de noir, portant une palme verte et marchant sur la terre rouge d'Afrique. Jusqu'au sang, rouge aussi, qui macule le sol. Il y aura quelque chose d'un rituel dans le vingtième long-métrage de Claire Denis. Et son contraire.
Cette scène d'ouverture ne figure pas dans la pièce de théâtre de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens (écrite en 1979), et le titre du film a lui aussi changé, mais le dramaturge français écrivait, dans un beau texte qui se trouve en quatrième de couverture de la publication de son œuvre aux Éditions de minuit, «c'est ça qui m'avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes».
La scène ne figure pas dans la pièce, mais son surgissement au tout début du film installe un esprit puissant en juste écho de l'envoûtement que produisait la dramaturgie de Bernard-Marie Koltès, avant que la transposition qu'en fait Claire Denis installe une vertigineuse série de contrepoints.
Depuis leurs miradors, les gardes armés surveillent un immense chantier de construction, quelque part en Afrique –entre eux, ils parlent yoruba et en anglais avec les Blancs. Ils surveillent l'intérieur et l'extérieur du chantier, sur lequel règne un patron, Horn, accompagné d'un jeune ingénieur baroudeur, Cal. Horn attend la jeune femme qu'il vient d'épouser, Leone.
Entre les deux lignes de clôture qui isolent le camp se trouve Alboury, l'homme noir en costume cravate, extrêmement poli. Il est venu chercher le corps de son frère, tué sur le chantier. Quelque part, dans le camp, ou dehors, ou dans les rêves, il y a le chien de Cal, petit toutou ou monstres aux crocs terrifiants. Dehors, mais peut-être pas pour toujours, le troupeau de zébus. Dehors et dedans, partout, le désir, la peur, la colère, la nuit.
À travers des grilles qui ne sont pas que de métal, l'asymétrique face-à-face du baroudeur madré et de la figure intraitable de l'exigence de justice, incarnés respectivement par Matt Dillon et Isaach de Bankolé. | Les Films du Losange
Le Cri des gardes est un huis clos principalement en plein air, zébré d'éclats trop lumineux, d'orages multiples et d'ombres profondes. Il y règne une atmosphère comme épaissie de mots et de silences, de mémoires d'oppression, d'envies de vivre quand même, d'obligations contradictoires. Les quatre personnages sont comme des instruments solistes, chacun dans un registre différent, qui interagissent deux à deux, s'affrontent ou s'aguichent, sans jamais vraiment dialoguer. C'est très violent. C'est très beau.
Isaach de Bankolé, imposant sa présence courtoise et implacable figure issue de la tragédie grecque comme des usages de la société villageoise et matriarcale dont Alboury se réclame, est impressionnant de puissance intérieure. En mâle alpha, maître de la rhétorique mais blessé au plus intime, Matt Dillon campe Horn, qui semble sorti d'un roman de Joseph........
