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Que se passait-il dans le mystérieux ranch de Jeffrey Epstein?

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02.03.2026

Que se passait-il dans le mystérieux ranch de Jeffrey Epstein?

Clément Poursain – 2 mars 2026 à 12h10

Loin des îles et des appartements de luxe déjà disséqués, une immense propriété du Nouveau-Mexique est longtemps restée en périphérie des enquêtes officielles. Aujourd'hui, élus et procureurs promettent d'y regarder enfin de près.

Temps de lecture: 4 minutes - Repéré sur The New York Times

L'un des lieux les plus secrets –et les moins étudiés– de l'empire de Jeffrey Epstein n'est pas une île, mais ça aurait tout aussi bien pu en être une. Perché sur une crête au milieu de milliers d'hectares de terres du sud ouest des États-Unis, le «Zorro Ranch» accueillait un manoir de près de 2.800 m2 dominant une mer d'herbes rases, de cactus et de ravins asséchés, dans le désert clairsemé du sud de Santa Fe. Pas de voisins, pas de curieux et des soupçons de plus en plus concrets, révèle le New York Times.

Des victimes de Jeffrey Epstein disent y avoir été acheminées, des personnalités y ont été reçues et le financier déchu aurait évoqué l'idée de faire du ranch le quartier général de projets délirants d'«expériences de génie génétique». Pourtant, en vingt-six ans, les responsables du Nouveau-Mexique assurent qu'aucune enquête approfondie n'a réellement été menée sur les crimes qui auraient pu y être commis. Plus exactement, une investigation conduite par l'État a été reprise par les procureurs fédéraux en 2019 avant de mystérieusement s'éteindre, à en croire les élus locaux et des documents récemment déclassifiés.

«Non seulement cette affaire a été reléguée au second plan, mais elle a été complètement ignorée», lâche Eddy Aragon, animateur radio à Albuquerque, qui consacre depuis des années ses recherches au volet nouveau-mexicain de l'affaire Epstein. «Tout le monde regardait Paris, Little St. James [la fameuse île d'Epstein dans les îles Vierges des États-Unis, ndlr] New York et Miami, mais personne ne regardait Zorro Ranch», explique-t-il.​

Le mois dernier, poussés par la publication de nouveaux documents du Département de la justice, les parlementaires du Nouveau-Mexique ont décidé d'y regarder de plus près. Ils ont voté à l'unanimité la création d'une «commission de la vérité» bipartisane de quatre membres, dotée du pouvoir de contrainte, chargée d'exhumer l'histoire trouble de Zorro Ranch.

Dans la foulée, le procureur général de l'État a annoncé la réouverture d'une enquête que son bureau avait close peu avant la mort de Jeffrey Epstein en 2019. «Nous devons comprendre comment il a pu agir sans avoir de comptes à rendre, résume Andrea Romero, élue de Santa Fe qui pilote cette commission. Nous devons comprendre ce qui a permis que cela arrive.»

«Deux adolescentes enterrées dans les collines»

La tâche s'annonce pourtant compliquée. Depuis le décès d'Epstein, la propriété a changé de mains, ce qui risque de gêner les investigations. Le nouveau propriétaire, Don Huffines, magnat de l'immobilier à Dallas et ex-sénateur de l'État, aujourd'hui candidat au poste de contrôleur des finances du Texas, promet de coopérer avec la justice, mais le calendrier politique rend la moindre perquisition diplomatiquement explosive.

Dans les milliers de pages désormais accessibles, figure notamment un signalement anonyme d'une personne affirmant avoir travaillé au ranch et décrivant deux adolescentes mortes, enterrées à la hâte dans les collines alentours sur ordre de Jeffrey Epstein –des allégations que rien ne corrobore à ce stade, et dont on ignore même si le FBI les a seulement vérifiées. Des échanges entre ses avocats et les procureurs fédéraux suggèrent qu'en décembre 2019, le ranch n'avait toujours pas été perquisitionné.

Une enquête interrompue

En 2019, la procédure pénale à New York prend de l'ampleur et le bureau du procureur général du Nouveau-Mexique entend des témoins sur d'éventuels crimes commis localement. C'est pourtant à ce moment là que les procureurs du district sud de New York demandent aux enquêteurs de l'État d'arrêter leurs travaux et de leur transmettre l'ensemble de leurs éléments, convaincus qu'un dossier piloté par eux serait plus solide, se souvient Hector Balderas, alors procureur général.

Un an plus tard, inquiet de la lenteur fédérale, il écrit au ministère de la justice pour l'exhorter à saisir les actifs d'Epstein dans l'État: «Nous pensons que ce ranch a été utilisé par Epstein et d'autres pour faciliter la commission et la dissimulation prolongée de son trafic d'enfants», affirme la lettre restée sans réponse. «Il aurait dû y avoir davantage de condamnations liées à des faits commis au Nouveau-Mexique», regrette aujourd'hui Balderas.

«Nous, au Nouveau-Mexique, on laisse plutôt les gens tranquilles»

Jeffrey Epstein achète le ranch, près de la petite ville de Stanley, en 1993, à la famille de Bruce King, trois fois gouverneur de l'État, s'arrimant comme ailleurs aux élites politiques locales. À l'époque n'existent que quelques bâtiments modestes, mais l'homme d'affaires y lance un chantier titanesque: piste d'atterrissage privée, héliport, hangar pour son jet, manoir considéré comme le plus vaste du Nouveau-Mexique, clôtures barbelées et caméras dissimulées un peu partout.

La nuit, les habitants des villages alentour voient les puissantes lumières de la propriété et le ballet des avions privés, sans vraiment savoir qui vit là ni ce qui s'y passe. «Nous, au Nouveau-Mexique, on laisse plutôt les gens tranquilles, résume Mike Anaya, 62 ans, ancien conseiller de comté né et élevé à Galisteo. C'est pour ça que les stars de cinéma aiment venir à Santa Fe. Personne ne les embête.» Avec sa compagne, Kevan Saunders, il aperçoit encore aujourd'hui l'ancienne demeure d'Epstein depuis son petit ranch de chevaux. «Nous étions là, si proches, et nous ne savions rien. C'est glauque», confie-t-elle.​

Aux yeux des responsables de l'État, l'attrait d'Epstein pour le Nouveau-Mexique s'explique assez facilement. Outre la famille King, ses contacts incluaient Bill Richardson, ex-gouverneur, ancien ambassadeur à l'ONU et secrétaire à l'Énergie, décédé en 2023, qui a lui aussi séjourné au ranch. S'y ajoutaient des règles plus souples quant au registre des délinquants sexuels, qui ont permis à Epstein d'éviter de se déclarer dans l'État après sa condamnation pour crimes sexuels en Floride, la victime qu'il avait officiellement admis avoir agressée ayant 17 ans, l'âge du consentement local.

En plus de Zorro Ranch, Jeffrey Epstein louait 1.200 acres (5 km2 environ) de terres publiques adjacentes, officiellement pour faire paître du bétail, mais qu'il utilisait surtout comme une «zone-tampon» autour de ses activités, selon Stephanie Garcia Richard, commissaire aux terres publiques.

La question, désormais, est de savoir s'il reste encore des preuves à collecter sur place. La propriété a été vendue en 2023 par la succession Epstein à la famille Huffines –les recettes servant à dédommager les créanciers du pédocriminel– puis rebaptisée San Rafael Ranch.

Don Huffines assure vouloir transformer le lieu en retraite chrétienne et n'avoir reçu à ce jour aucune demande d'accès de la part des forces de l'ordre; si cela change, promet-il, il ouvrira les portes. À l'entrée, un nouveau portail de pierre portera bientôt cette inscription: «Bénis soient ceux qui viennent au nom du Seigneur.»

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