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En Ukraine, la guerre des drones a bouleversé la place des femmes sur le champ de bataille

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28.03.2026

En Ukraine, la guerre des drones a bouleversé la place des femmes sur le champ de bataille

Clément Poursain – 28 mars 2026 à 11h55

Moins physique, plus technologique, le combat par drones ouvre la voie à une nouvelle génération de combattantes en première ligne.

Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur Forbes

Historiquement, la guerre a longtemps été une affaire d'hommes, tout du moins en ce qui concerne les combats. En Ukraine, l'irruption massive des drones a pourtant rebattu les cartes: «La technologie a été un formidable égalisateur», affirme auprès de Forbes Mariia Berlinska, pilote de drones, militante féministe et cofondatrice de l'initiative Victory Drones, un programme civil qui forme des milliers de personnes aux opérations de drones. Surnommée «la mère des drones» par le général Valery Zaloujny, elle revendique fièrement ce titre.

Mariia Berlinska défend l'idée que cette nouvelle forme de guerre donne aux femmes un avantage important. Là où l'infanterie traditionnelle valorisait la force brute, les drones valorisent la concentration, la précision, la capacité à gérer le stress et à travailler en équipe. «Le combat par drones exige du focus, de la résilience émotionnelle et des compétences analytiques plutôt que des biceps, ce qui a ouvert ce domaine à un grand nombre de femmes», résume-t-elle.

Loin des tranchées ukrainiennes, aux États‑Unis, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth continue d'incarner une vision très virile de l'armée. Dans une vidéo devenue virale, il se met en scène en train de soulever plus de 140 kg au développé couché pour illustrer son credo: retour aux «standards masculins les plus élevés» de condition physique, quitte à exclure les femmes qui ne les atteignent pas.

Longtemps, l'armée ukrainienne n'était pas si différente dans ses représentations. Le pays présente un taux parmi les plus élevés au monde de femmes dans l'armée avec plus de 70.000 en uniforme aujourd'hui. La plupart sont pourtant cantonnées à des rôles de soutien, d'infirmières ou de cuisinières, bien loin de la ligne de front. La pénurie de soldats et la généralisation des drones de reconnaissance ou kamikazes ont accéléré leur entrée dans le combat. Certes, l'aspect physique est toujours présent, mais la valeur centrale n'est plus l'agressivité: c'est la maîtrise des outils technologiques.

L'initiative Victory Drones, soutenue par la fondation Dignitas, propose par exemple un cursus intensif d'un mois pour former des opérateurs de drones FPV d'attaque, avec des modules sur la navigation, le repérage, l'électronique et la cybersécurité. «Parmi les meilleurs diplômés, une part significative sont des femmes, ce qui prouve que, dans la guerre des drones, c'est la compétence, pas le genre, qui fait la différence», insiste Mariia Berlinska. L'armée ukrainienne commence à en tirer des conclusions, en intégrant ces opératrices aux unités de drones.

Certaines sont devenues des figures presque mythiques. L'opératrice Kateryna Troian, indicatif «Meow», s'est illustrée par plus d'un millier de missions de combat avant d'être tuée par un tir d'artillerie russe en juin 2025. D'autres ont rejoint des unités entièrement féminines comme les Harpies, une formation dédiée aux systèmes sans pilote qui offre un cadre plus protecteur dans une armée encore en phase d'adaptation à la présence de femmes. Côté russe, chroniqueurs et «experts militaires» multiplient les commentaires outrés sur la supposée cruauté de ces opératrices, accusées d'achever froidement les blessés, comme pour exorciser une peur diffuse des femmes en armes.

Lutter contre un machisme bien installé

Face à ce machisme bien réel –également présent dans leurs rangs– beaucoup d'Ukrainiennes choisissent de ne surtout pas se fondre dans le décor. Kateryna Troian se battait cheveux teints en bleu et oreilles de chat en peluche sur son casque. La commandante des Harpies arbore des tresses rose vif. Des FPV de couleur rose circulent sur les vidéos de propagande et le missile de croisière ukrainien FP‑5 «Flamingo» a d'abord été peint en rose, avant d'être recoloré en gris pour le service actif, en clin d'œil assumé au rôle des ingénieures et des «drone girls» dans sa conception. Une façon de revendiquer leur place tout en tournant en dérision les clichés virilistes de l'ennemi.

Pour Mariia Berlinska, ces choix esthétiques sont tout sauf anecdotiques: «Rendre visibles les femmes en uniforme, c'est résister à des hiérarchies militaires qui ont longtemps effacé leurs contributions», explique-t‑elle. Kateryna «Meow» Troian est devenue plus qu'une héroïne individuelle: l'icône d'un mouvement plus vaste de femmes ukrainiennes qui s'arrogent un rôle central dans le récit de la guerre, au lieu d'y être cantonnées à celui d'épouses, de mères ou de victimes.

Cette bascule s'inscrit dans une histoire longue: chaque rupture technologique a déjà redistribué les cartes sociales du champ de bataille. L'ère des chevaliers en armure s'est achevée quand des paysans armés de piques et d'arcs longs ont commencé à renverser la cavalerie. La poudre à canon a rendu les châteaux obsolètes, affaiblissant les seigneurs locaux au profit des États‑nations. L'industrialisation et la conscription de masse ont, à leur tour, transformé les armées en miroirs de la société tout entière.​

En Ukraine, la révolution des drones pousse cette logique encore plus loin. Le combat rapproché se fait rare, l'ennemi de moins en moins en ligne de mire directe. «Sur le champ de bataille, je n'ai pas vu un seul soldat ukrainien, seulement des drones», confiait récemment un prisonnier russe. Dans ce contexte, la compétence technique prime sur la musculature et des opératrices comme la jeune Yeva, indicatif «Yunha», s'imposent comme des as du front, créditées d'un nombre élevé de destructions de cibles ennemies.

Pour Mariia Berlinska, il s'agit ni plus ni moins d'un tournant historique dans la culture militaire du pays. Si elle a raison, la doctrine de Pete Hegseth –celle d'une guerre réservée aux hommes suffisamment forts pour soulever de la fonte– risque de rapidement être obsolète, comme celle de seigneurs en armure perchés sur leurs chevaux.

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