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Comment l'industrie pétrolière a menti sur le recyclage pour continuer à produire du plastique

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23.02.2026

Comment l'industrie pétrolière a menti sur le recyclage pour continuer à produire du plastique

Clément Poursain – 23 février 2026 à 8h25

Dès les années 1970, l'industrie savait que le recyclage serait inefficace, mais l'a promu pour déplacer la responsabilité vers les individus et freiner toute réduction de la production.

Temps de lecture: 4 minutes - Repéré sur The Guardian

Beth Gardiner a longtemps fait ce que l'on attend du «bon» consommateur écolo: tote bag en toile pour faire ses courses, gourde en inox toujours dans le sac, mauvaise conscience dès qu'elle achetait une bouteille d'eau en plastique. Et puis elle est tombée, il y a un peu plus de huit ans, sur un article expliquant que les compagnies pétrolières avaient investi plus de 180 milliards de dollars (153 milliards d'euros) dans des usines de plastique aux États‑Unis depuis 2010. «C'était un coup de poignard, raconte‑t‑elle au Guardian. On me dit que pendant que je culpabilise d'avoir oublié ma gourde, ces énormes compagnies pétrolières déversent des milliards…»

Cette dissonance entre les petits gestes individuels et l'énormité des flux industriels est le point de départ de son nouveau livre, Plastic Inc: Big Oil, Big Money and the Plan to Trash Our Future («Plastic Inc: les grandes compagnies pétrolières, l'argent et le projet de détruire notre avenir»). Beth Gardiner, journaliste environnementale installée à Londres, croyait déjà connaître les tactiques de l'industrie fossile, mais son enquête sur le plastique lui a fait découvrir un nouveau pan de cynisme et d'avidité.

«Ce qui m'a le plus frappée, c'est la volonté, la stratégie délibérée avec laquelle ils ont injecté le plastique dans nos vies, explique-t‑elle dans cet entretien avec le Guardian. Ils ont construit ce monde de produits jetables en pleine connaissance de cause, parce qu'ils avaient compris le profit que ça offrait.»

Sur le terrain, cette stratégie a plusieurs visages. À Reserve, en Louisiane, sur le Mississippi, Beth Gardiner rencontre Robert Taylor, militant octogénaire qui vit depuis des décennies à l'ombre d'une énorme usine de plastique. Son quartier, majoritairement noir, n'a appris qu'en 2016, grâce à une action fédérale, que les niveaux de gaz toxiques y étaient extrêmement élevés. Robert Taylor raconte les cancers qui frappent sa femme, sa fille, ses voisins, ses cousins. «Quand on parle de plastique, on pense aux emballages de notre quotidien, pas à ceux qui vivent collés aux sites de production», résume la journaliste.

À l'autre bout du monde, en Indonésie, elle marche sur une colline de déchets plastiques «à perte de vue». Elle y ramasse des emballages de marques bien connues en Europe ou aux États‑Unis, venus dans des ballots de papier à recycler contaminés par des morceaux de plastique. Autrement dit, ce que nous trions religieusement de ce côté‑ci de la planète peut finir dans une décharge à ciel ouvert de l'autre côté. L'Indonésie, comme d'autres pays après la Chine, commence d'ailleurs à interdire ces importations de déchets plastiques, obligeant l'Occident à gérer enfin ses propres détritus.

Un coût climatique massif

Pour Beth Gardiner, le plastique n'est pas un simple dérapage de l'économie fossile, mais son plan de survie. En vingt ans, la production mondiale a doublé, et devrait doubler à nouveau –voire tripler– dans les décennies qui viennent. Les pétrochimies destinées au plastique sont «pressenties pour devenir le plus gros moteur de la demande de pétrole», écrit‑elle. Les majors ont parfaitement compris que la transition énergétique menace leur modèle, et que le plastique est «un moyen de continuer à forer et à encaisser». Miser sur le solaire ou l'éolien, «ce n'est pas aussi rentable que vendre du pétrole et du gaz, donc ils restent à fond sur le modèle actuel, et le plastique le perpétue».

Le coût climatique de ce pari est massif. En 2019, les plastiques ont généré 1,8 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, soit 3,4% des émissions mondiales, la quasi‑totalité liée à la production et à la transformation de combustibles fossiles. Et ce n'est qu'une partie du problème: aux microplastiques déjà détectés jusque dans les abysses et sur l'Everest s'ajoute un cocktail de substances qui migrent dans notre alimentation, notre eau, notre corps. «On ne sait pas encore tout des microplastiques, et c'est normal, la science fait son travail, nuance Beth Gardiner. Mais il existe une longue histoire de recherches sur les produits chimiques du plastique, qui perturbent le système endocrinien, cardiovasculaire, et sont liés à des cancers. Les microplastiques ne sont qu'un morceau des dégâts sanitaires.»

Désamorcer les crises

Pour comprendre comment on en est arrivé là, Beth Gardiner remonte au XIXᵉ siècle, quand les premiers plastiques étaient présentés comme un progrès écologique –moins d'ivoire, moins de bois rares– puis au moment où les sous‑produits du raffinage deviennent la matière première d'une économie de l'usage unique. «Le plastique est tiré par l'offre plutôt que par la demande», explique‑t‑elle. Les entreprises ont séduit le public avec la promesse de la commodité et du jetable. De la bouteille au briquet, de la couche au gobelet, l'objet réutilisable bascule dans le tout‑usage unique, parce que «la jetabilité, c'est plus de profit».

Chaque fois que le public prend conscience des dégâts –panique sur les décharges dans les années 1970‑1980, images de tortues étranglées et de mer polluées– l'industrie déploie une panoplie bien rodée pour désamorcer la crise. Elle finance des campagnes qui transforment un problème de surproduction en problème de «pollution», de déchets mal jetés, rejetant la faute sur l'utilisateur.

Des lobbies puissants

Elle pousse massivement le recyclage, tout en sachant dès les années 1970 à quel point il est difficile de faire fonctionner un tel système. «Ils ont poussé tellement de mythes et de mensonges sur le recyclage», se désole Beth Gardiner. Résultat: nous nous sentons vertueux en jetant dans nos bacs jaunes, alors que la plupart des plastiques sont trop complexes, trop contaminés ou trop dégradés pour être recyclés efficacement, et finissent incinérés ou en décharge.

En parallèle, les mêmes acteurs combattent pied à pied toute régulation un peu sérieuse. Des lobbyistes ont parasité les négociations onusiennes sur un traité mondial contre la pollution plastique, afin de vider le texte de sa substance. L'Union européenne, malgré ses limites, reste l'une des rares à s'attaquer aux plastiques à usage unique et aux produits chimiques issus de la pétrochimie. Le Royaume‑Uni post‑Brexit se tient à distance de ces normes. Quant aux États‑Unis de Donald Trump, ils ont tourné le dos à toute régulation efficace.

Les initiatives viennent alors de villes ou d'États comme la Californie, qui a étendu son interdiction des sacs à usage unique ou imposé aux producteurs de financer le recyclage de leurs produits –des mesures contre lesquelles l'industrie se bat avec hargne.

Beth Gardiner n'a pas renoncé aux petits gestes du quotidien, mais elle explique avoir changé de cible: «Ils comptent, mais j'ai déplacé mon attention. Ce que j'essaie de faire avec ce livre, c'est aider les gens à regarder moins le personnel et davantage le politique, parce que c'est là que la différence peut se faire.»

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