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Al-Qaida veut profiter d'une «Troisième Guerre mondiale» pour étendre son emprise à travers le monde

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10.03.2026

Al-Qaida veut profiter d'une «Troisième Guerre mondiale» pour étendre son emprise à travers le monde

Clément Poursain – 10 mars 2026 à 7h55

Dans un texte stratégique publié début 2026, la branche du groupe dans la péninsule Arabique imagine un monde plongé dans le chaos et espère exploiter l'effondrement des puissances pour étendre son influence.

Temps de lecture: 5 minutes - Repéré sur The Insider

Al-Qaida, que l'on croyait reléguée au rang de reliquat de la «guerre contre le terrorisme», vit toujours, et se projette désormais dans un scénario d'apocalypse globale. Dans un texte programmatique publié fin janvier 2026, la branche de l'organisation dans la péninsule Arabique (AQPA) décrit un monde en marche vers une troisième guerre mondiale –et s'imagine déjà profiter méthodiquement du chaos.

Ce document, intitulé «L'avenir de l'islam à la lumière des transformations mondiales contemporaines» a été analysé par le média The Insider qui en extrait les grandes lignes. Le groupe terroriste affirme que la planète avance vers un conflit général de tous contre tous, dont il espère tirer profit pour étendre son influence en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et jusque sur le sol européen.

Les auteurs y dressent une liste de signes avant-coureurs: renoncement des États-Unis au soft power au profit d'une politique plus agressive, affrontement croissant entre l'Occident et un bloc oriental (Chine, Russie, Iran, Turquie) qui affaiblirait les deux camps, délitement de l'alliance américano‑européenne sous l'effet de Donald Trump, ou encore crise économique et spirituelle généralisée créant les tensions propices à des conflits de grande ampleur.

Le texte affirme que les opérations américaines traduiraient un «vide spirituel» de l'Occident, tout en décrivant Donald Trump comme «un pirate plutôt stupide» prêt à tout pour se maintenir au pouvoir après son second mandat. Non seulement Al‑Qaida n'est pas morte, mais elle dispose encore de cellules d'analyse, de canaux médiatiques, et surtout d'un projet politique à long terme: lancer un djihad mondial, renverser des régimes du Moyen-Orient pour les remplacer par des alliés, et réduire au minimum l'influence occidentale dans les pays à majorité musulmane.

L'après Oussama Ben Laden 

L'ONU confirme que ces ambitions ne relèvent pas du fantasme d'une poignée de vétérans coupés du monde. Quelques jours après la publication du texte, le 37ᵉ rapport du Conseil de sécurité sur les activités d'Al‑Qaida et de l'État islamique d'Iraq et du Levant juge «prématuré» de considérer Al‑Qaida comme un groupe marginal. L'organisation demeure cependant traversée par de profondes fractures, son commandement central peine à s'imposer, et nombre de combattants ignorent même qui la dirige, n'obéissant qu'à leurs chefs locaux.

L'époque où un visage comme celui d'Oussama Ben Laden servait à la fois de marque, de mythe et de machine à recruter est révolue: le nom du successeur présumé, l'Égyptien Saïf al‑Adel, ne dit presque rien au grand public et son statut d'«émir» repose davantage sur des évaluations de chercheurs et de services de renseignement que sur une proclamation officielle.

Ce flou au sommet est à la fois une faiblesse et une force. Perdre une figure charismatique diminue l'aura de l'organisation et son pouvoir d'attraction idéologique. Mais l'absence de hiérarchie rigide et de doctrine imposée d'en haut laisse aux branches régionales une grande marge de manœuvre pour s'adapter aux réalités locales. Ainsi, le groupe al‑Chabab en Somalie et au Kenya exploite les rivalités entre clans en se présentant comme protecteur des plus faibles ou arbitre des conflits, tandis qu'Al‑Qaida au Maghreb islamique (AQMI) se met en scène comme l'ennemi des régimes corrompus et des puissances étrangères qui les soutiennent.

Cette plasticité, qui encourage chaque «filiale» à se rendre utile aux yeux de la population, a fortement contribué à la survie de la nébuleuse, y compris face à la concurrence plus radicale du groupe État islamique, né au départ comme branche irakienne d'Al‑Qaida avant de rompre en 2014.

La différence stratégique entre les deux organisations reste nette. L'organisation État islamique a poussé à l'extrême la logique de la ferveur totale: obéissance absolue au calife, suspicion généralisée, purges violentes des musulmans jugés modérés ou déviants. Le groupe a parié d'emblée sur la construction accélérée d'un califat territorial au Levant, un quasi‑État ouvertement hostile au reste du monde et isolé de l'ordre international.

Sortir de l'ombre de l'organisation État islamique

Al‑Qaida, sans renoncer à l'horizon du califat, a choisi de miser sur le long terme: s'ancrer dans les luttes locales, capitaliser sur la popularité acquise pour étendre ensuite son emprise territoriale. Après la défaite de l'organisation État islamique en Syrie et en Irak, cette stratégie patiente lui a permis de reprendre le statut de principale organisation djihadiste au niveau mondial.

Les chiffres donnent la mesure de cette résilience. Alors que le réseau comptait environ 500 membres au moment des attentats du 11 septembre 2001, un groupe d'experts mandaté par l'ONU estime qu'Al‑Qaida et ses affiliés alignent aujourd'hui jusqu'à 25.000 combattants, soit cinquante fois plus. Le nombre peut sembler modeste comparé aux effectifs d'une armée régulière, mais il est significatif pour une organisation terroriste: au plus fort de son expansion, quand le groupe État islamique contrôlait plus de 100.000 km² en Syrie et en Irak, il ne disposait lui‑même que de 15.000 à 20.000 combattants.

Dans les zones où l'État se délite, cette masse critique suffit à transformer Al‑Qaida en «cabinet fantôme». Le groupe recrute d'abord là où les autorités sont incapables de répondre aux crises économiques, climatiques, politiques ou sécuritaires, comme au Pakistan ou dans plusieurs pays africains. Il se présente alors comme une structure forte, qui protège les habitants contre la corruption, les abus de forces de sécurité, l'indifférence bureaucratique et le conservatisme rigide des institutions religieuses officielles. En Somalie, al‑Chabab gère même un bureau de distribution d'aide humanitaire qui fournit nourriture, eau et médicaments, ce qui contribue à forger, chez une partie de la population, l'image de combattants protecteurs et héroïques.

Recruter dans le monde entier

La panoplie de recrutement est tout aussi diversifiée: prêches dans des mosquées où officient des imams sympathisants, y compris en Occident; présence sur le dark web et les réseaux sociaux; diffusion de prêches vidéo sur clés USB dans les régions mal connectées; jeux vidéo glorifiant les combattants du djihad. Des convertis occidentaux comme l'Américain Adam Gadahn ont basculé après avoir fait du bénévolat dans des structures caritatives servant en réalité de façades à la mobilisation djihadiste, tandis que des cadres comme Ibrahim Khalil ont tenté d'acheter de l'uranium au marché noir, en recrutant dans les milieux criminels qu'ils infiltraient.

En Afrique, Al‑Qaida s'agrège aux rébellions contre les gouvernements centraux, noue des alliances opportunistes avec des mouvements moins radicaux mais partageant l'objectif d'abattre le régime. Mali, Somalie, Yémen donnent un aperçu de ce que pourrait être «l'État Al‑Qaida». Au Mali, la branche locale contrôle désormais, selon plusieurs estimations, une portion de territoire supérieure à celle de l'État central, y exerce des fonctions de police, collecte l'impôt, arbitre les litiges et distribue l'aide. En Somalie et au Yémen, des poches de quasi‑souveraineté djihadiste existent déjà sur le même modèle, tandis qu'en Afghanistan, Al‑Qaida est soupçonnée de conserver des liens étroits avec les talibans au pouvoir et d'y abriter sa direction globale.

Face à ce tableau, le pari stratégique formulé dans le texte de janvier prend tout son sens. Al‑Qaida ne cherche plus l'attaque spectaculaire de type 11-Septembre, mais l'érosion lente de l'ordre international dans les zones les plus fragiles. Son document n'exclut pas une conflagration globale: au contraire, il fantasme sur une guerre mondiale qui affaiblirait simultanément l'Occident et ses rivaux et créerait des vides de pouvoir à exploiter, en Russie (notamment dans le Caucase du Nord), au Moyen‑Orient, en Afrique, voire en Europe.

Si une telle guerre devait éclater, Al‑Qaida ne serait sans doute pas la seule ni même la principale menace pour la sécurité globale –mais elle se tient prête à jouer le rôle de grande bénéficiaire du chaos.

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