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Meloni, Bardella… Pour l'extrême droite européenne, rompre avec Trump pour poursuivre la normalisation ?

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Entre Donald Trump et Giorgia Meloni, il y a désormais de l’eau dans le gaz. Depuis un an, l’idylle entre les deux dirigeants semblait pourtant parfaite. Le président états-unien n’avait d’yeux que pour la présidente du Conseil italien, qu’il jugeait « fantastique ». La Romaine lui rendait bien. Quelles que soient les frasques du milliardaire américain, elle fermait les yeux, jouant la carte de l’apaisement au sujet des douanes et même des ambitions de Washington sur le Groenland. Mais ce beau tableau s’est entaché mardi 14 avril d’une marque qui pourrait s’avérer indélébile. Dans un court échange avec le quotidien milanais Il Corriere della Sera, Donald Trump a lâché sa partenaire : « Je me suis trompée, elle n’est pas courageuse. » Une sentence qui sonne comme une tombée en disgrâce.

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Giorgia Meloni s’est attiré les foudres du magnat américain par sa défense du pape, qu’il a pris en grippe, mais aussi pour sa position sur le conflit en Iran. Début avril, son gouvernement a interdit à des bombardiers américains, en partance pour le Moyen-Orient, de se poser sur la base sicilienne de Sigonella. Une décision mal digérée par Donald Trump, qui jure sur sa plateforme Truth Social : « L’Italie n’était pas là pour nous, nous ne serons pas là pour eux ! » Si elle ne s’attendait probablement pas à un tel esclandre, toujours est-il que l’Italienne a pris le risque de fâcher son homologue américain. Et ce jeu pourrait en valoir la chandelle : il la fait apparaître comme la garante de l’indépendance nationale, au sein d’une société à la forte tradition pacifiste, qui s’est lassée de l’aventurisme guerrier des Américains.

Une personnalité « erratique »

En marge d’un meeting rassemblant les extrêmes droites européennes à Milan, samedi 18 avril, Jordan Bardella y est allé de son propre commentaire à ce sujet : « Les objectifs de guerre du président Trump sont totalement erratiques. Bon courage à celui qui voudrait aujourd'hui trouver une cohérence dans ses actions. » Le Rassemblement national (RN) a toujours traité le phénomène Trump avec des pincettes. Un mélange de fascination et de défiance qui remonte au premier mandat du milliardaire, entre 2017 et 2021.

En janvier 2017, Marine Le Pen, dont la curiosité est piquée, se presse à la Trump Tower pour décrocher un rendez-vous avec lui. Il n’arrivera jamais. « Ça l’a probablement vexée », estime Jean-Yves Camus, politologue spécialiste des extrêmes droites. « Elle a été attirée par le succès de son style populiste, par sa façon de cerner le sentiment majoritaire au sein du peuple. Mais ses idées ne sont pas celles de Trump, pour qui elle fait plutôt figure de dangereuse socialisante refusant de couper totalement avec l’État-providence », analyse le chercheur de la Fondation Jean-Jaurès.

Au-delà de cette différence idéologique, c’est la politique internationale agressive des Américains qui a convaincu le RN d’assumer la prise de distance. En janvier, Marine Le Pen condamne sans ambages l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, déclarant que la souveraineté d’un État est « inviolable et sacrée ». Les menaces dirigées contre le Groenland, une possession danoise, ont fait redoubler ces critiques. « Pour le RN, cette séquence est l’occasion rêvée pour se poser en garant du droit international et se faire une virginité démocratique », décrypte Jean-Yves Camus.

Au même moment, Sarah Knafo applaudissait l’opération américaine au Venezuela, au nom de la « légitime défense ». Son parti, Reconquête!, plus volontiers atlantiste, demeure largement acquis à la cause trumpiste. « Ils sont séduits par le logiciel catholique et civilisationnel défendu notamment par J.D. Vance, là où le RN joue plutôt la carte de la laïcité », observe le politologue.

Vers un national-conservatisme modéré ?

Cette fracture au sein des extrêmes droites se dessine partout en Europe, sous différentes configurations, entre une droite national-conservatrice ou souverainiste qui aspire à gouverner, et une droite de la surenchère identitaire. « Avec la normalisation des partis de droite radicale, un créneau se libère pour les discours encore plus radicaux. Cela se traduit par une rhétorique plus virulente sur les questions d’identité et d’immigration, et par un recours à l’outrance », explique Jean-Yves Camus. C’est typiquement le cas en Italie, où Giorgia Meloni est menacée sur sa droite par la Ligue de Matteo Salvini, qui durcit son discours sur l’immigration et qui, tout en reconnaissant que les intérêts stratégiques peuvent diverger, défend Donald Trump bec et ongles. Lui-même se fait d’ailleurs doubler par Roberto Vannacci, dont le nouveau parti Futur national impose le terme « remigration » dans le débat public.

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Les élections hongroises illustrent bien ce clivage. La défaite de Viktor Orbán est celle d’un homme politique qui se posait comme rempart de la civilisation occidentale face aux menaces extérieures, en confrontation permanente avec le pouvoir transnational progressiste incarné à ses yeux par Bruxelles. Cette ligne a toujours obtenu les faveurs du camp MAGA, venu le soutenir pendant sa campagne en la personne du vice-président américain J.D. Vance.

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Mais cette recette a vécu. « Les Hongrois, même conservateurs, sont attachés à l’Europe. La figure de Donald Trump est démonétisée à leurs yeux, elle n’incarne plus la résistance populaire, mais la brutalité et l’hostilité au projet européen. C’est aussi celle du poutinisme, dont ils souhaitent se détacher », analyse l'essayiste Max-Erwann Gastineau. À la place, ils ont choisi Péter Magyar, un candidat promettant de défendre l’indépendance nationale et de renouer les liens avec la Commission européenne. Il n’en est pas moins farouchement opposé à l’immigration et défenseur de la famille traditionnelle. Comme Giorgia Meloni, il incarne ce conservatisme pragmatique qui entend changer l’Europe depuis l’intérieur de ses institutions. Même chose dans une certaine mesure au RN, où la stratégie de dédiabolisation a conduit à lisser les pans les plus eurosceptiques du programme.

Clarification sans rupture

En Italie, certains observateurs de la vie politique identifient une fenêtre pour que Giorgia Meloni complète sa mue afin de faire émerger un grand parti de centre-droit, libéral et conservateur, européiste, renouant avec la tradition de la démocratie-chrétienne. La clarification vis-à-vis de l’administration américaine constituerait la pose d'une première pierre à cet édifice. Mais il faudrait aussi tourner définitivement la page de ses premières années néo-fascistes. « Elle continue d’assumer ce passé, et fait preuve par moments de relents populistes très forts, car elle est imprégnée d’idéologie », explique Marc Lazar, professeur émérite à Sciences Po, spécialiste de l’Italie, qui estime peu probable que Giorgia Meloni engage une transformation de son parti avant les élections législatives de l’année prochaine. « Après avoir autant encensé Trump et déclaré "Make the West Great Again", elle ne peut pas abandonner aussi facilement son fonds de commerce », développe-t-il.

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En tous les cas, il faut se garder de confondre l’effet-repoussoir du trumpisme avec un crépuscule de l’atlantisme, qui ne convainc guère qu’en France. En Italie, l’alignement sur Washington fait consensus depuis 1946. Les États-Unis représentent par ailleurs le troisième débouché mondial pour cette économie qui carbure aux exportations. « Il y a déjà eu des tensions, comme c’est le cas actuellement, mais si se présente à un moment la possibilité d’afficher de nouveau sa proximité avec Trump, elle le fera », fait valoir Marc Lazar. Pour ce qui est de l’Europe centrale et orientale, « l’idée que les États-Unis sont la garantie de ne pas retomber dans le communisme reste puissante », rappelle Max-Erwann Gastineau. Si bien qu’aucune remise en question de l’alliance atlantique n’est à l’ordre du jour.


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