Pour comprendre le monde de mars 2026, il faut lire le discours visionnaire de Churchill à Fulton
La même semaine où le Président de la République a fait une avancée importante pour la doctrine nucléaire française, et alors que les bombardements se poursuivent sur l’Iran au motif principal de la menace nucléaire et balistique qu’il fait porter sur ses voisins, le 5 mars a marqué le 80e anniversaire du discours de Fulton prononcé par Winston Churchill à l’université de Westminster, dans le Missouri, le 5 mars 1946.
Ce discours est connu par la célèbre formule du « rideau de fer » par laquelle Churchill alerta le monde sur la nouvelle menace russo-soviétique. On sait moins qu’il est aussi un discours important par sa mention de la « relation spéciale » qui doit unir les États-Unis et le Royaume-Uni, bien mise à mal par la nouvelle administration américaine. C’est même un discours prophétique sur l’arme nucléaire, les Nations Unies, et la nécessité d’une Europe unie. Churchill engagea ensuite, dans son discours de Zurich du 19 septembre 1946, par l’emploi de la formule des « États-Unis d’Europe », la dynamique qui conduisit à la création du Conseil de l’Europe en 1949, dont il fut vraiment l’un des pères fondateurs.
Éloge de la dissuasion
S’agissant de l’arme atomique, un passage du discours résonne encore aujourd’hui par son actualité : « Je ne crois pas que nous aurions tous dormi d’un sommeil aussi paisible si les situations avaient été inversées et si un État communiste ou néofasciste avait, pour un temps, monopolisé ces redoutables moyens d’action. La seule crainte qu’ils inspirent aurait pu être aisément exploitée pour imposer des régimes totalitaires au monde libre et démocratique, avec des conséquences que l’imagination humaine peine à concevoir. »
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Il faut rappeler que Winston Churchill fut l’un des dirigeants du XXᵉ siècle ayant le plus profondément intégré la science et la technologie à sa vision stratégique, comme élément clef de la supériorité militaire. Dès son premier passage à l’Amirauté (1911-1915), il engage une transformation majeure de la Royal Navy en imposant la conversion du charbon au pétrole, décision politiquement risquée qui visait à accroître la vitesse, l’autonomie et la capacité opérationnelle de la flotte. Il fut aussi à l’origine de l’idée du char d’assaut et du mot même de « tank » en 1917.
Dans l’entre-deux-guerres, il se tint régulièrement informé des avancées scientifiques et notamment le développement du radar, et contribua directement à la mise en place du système de détection aérienne qui joua un rôle décisif dans la bataille d’Angleterre en 1940.
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Il apporta un soutien constant aux projets clefs que furent les outils de décryptage installés à Bletchey Park, rassemblement des meilleurs scientifiques, dont Alan Turing, et au programme nucléaire britannique Tube Alloys. Convaincu que l’énergie atomique ouvrirait une ère nouvelle de la guerre et de la diplomatie, Churchill appuya la coopération scientifique et industrielle avec les États-Unis, posant les fondements du projet Manhattan. Il saisit très tôt la dimension géopolitique de l’arme nucléaire.
Winston et les Russes
L’autre élément du discours qui frappe, encore aujourd’hui, par son actualité, porte évidemment sur la menace russe. Dans un ouvrage récent au titre éloquent, La guerre totale de Vladimir Poutine, paru aux éditions A l’Est de Brest-Litovsk, l’historienne Françoise Thom explique la continuité du rêve expansionniste et impérialiste de la Russie, puis de l’URSS, depuis le début du XIXe siècle jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Elle montre l’étonnante continuité dans la prétention russe à lutter contre le « libéralisme » démocratique de l’Europe en même temps qu’elle démontre combien le trumpisme est un produit du poutinisme et probablement des services russes.
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Il est d’autant plus frappant de relire en 2026 ce que Churchill disait de la Russie en mars 1946 : « Je repousse l’idée qu’une nouvelle guerre soit inévitable – plus encore qu’elle soit imminente. (…) Je ne crois pas que la Russie soviétique désire la guerre. Ce qu’elle souhaite, ce sont les fruits de la guerre et l’expansion indéfinie de sa puissance et de sa doctrine. Ce que nous devons considérer aujourd’hui, tant qu’il en est encore temps, c’est la prévention durable de la guerre et l’établissement, aussi rapide que possible, des conditions de liberté et de démocratie dans tous les pays. Nos difficultés et nos dangers ne disparaîtront pas si nous fermons les yeux. Ils ne disparaîtront pas si nous attendons passivement les événements ; ils ne disparaîtront pas davantage par une politique d’apaisement. Ce qu’il faut, c’est un règlement ; plus on le diffère, plus il deviendra difficile et plus grands seront nos périls. D’après ce que j’ai observé de nos amis et alliés russes pendant la guerre, je suis convaincu qu’il n’est rien qu’ils admirent autant que la force, et rien pour quoi ils éprouvent moins de considération que la faiblesse – en particulier la faiblesse militaire. (…) Si les démocraties occidentales demeurent unies dans une adhésion rigoureuse aux principes de la Charte des Nations Unies, leur capacité à faire progresser ces principes sera immense, et nul ne sera enclin à les inquiéter. Mais si elles se divisent, ou si elles faillissent à leur devoir, et si l’on laisse s’échapper ces années décisives, alors, en vérité, la catastrophe pourrait nous submerger tous. ».
Les Américains sous le charme
Sur le moment, les réactions au discours de Fulton furent surtout négatives et il fallut plus d’un an pour que le Président Truman, venu assister au discours de mars 1946, énonce sa doctrine sur la menace soviétique et engage le Plan Marshall, avant de poser les jalons de ce qui devint en avril 1949 l’OTAN. Mais c’était le destin de Churchill, sans doute le plus grand homme politique de l’histoire, d’avoir raison avant, et souvent contre tout le monde. Espérons que son message et son exemple continuent de nous inspirer aujourd’hui.
À l’initiative du Chapitre français de l’International Churchill Society, se tiendra le 18 mars à La Sorbonne (amphithéâtre Richelieu) à une conférence autour du fameux discours de Fulton de mars 1946, dont c’est le 80e anniversaire. Lambert Wilson en donnera une lecture publique intégrale.
