Le Québec a-t-il peur du succès?
EXPERT INVITÉ. Pendant des années, j’ai cru que le Québec avait un problème avec l’échec. Entrepreneur depuis bientôt une vingtaine d’années, combien de fois ai-je été frustré que l’on ne prenne pas plus de risques, que l’on ne comprenne pas que l’échec fait partie intégrante du succès.
Mon parcours en affaires a été malmené par plusieurs échecs. Certains plus graves que d’autres, tous extrêmement pénibles à vivre.
Entreprises d’ici: nous avons bâti un incroyable marché aux puces pour les acheteurs étrangers
En les traversant, je me rassurais (en quelque sorte) en pensant aux plus grands bâtisseurs du Québec inc. qui eux aussi avaient fait face à l’échec avant de connaître le succès. Dans les moments difficiles, j’aime me rappeler des histoires de Guy Laliberté qui avait frôlé la faillite au tout début de son aventure avant de voir briller le Cirque du Soleil aux quatre coins de la planète ; ou celle de Lise Watier qui avait dû se battre autant pour être prise au sérieux comme femme entrepreneure dans les années 70-80, afin de financer son projet et de voir son célèbre parfum Neige devenir le parfum le plus vendu au Québec pendant plus d’une trentaine d’années.
Mais la plupart du temps, une fois que le succès arrive, les critiques suivent de près. Il ne faudrait surtout pas que l’un d’entre nous s’éloigne trop de notre réalité commune! Ça s’explique. Le Québec est le paradis de la solidarité, de l’équité et de la prudence… Pour qui se prennent ces personnes suspectes qui ont de l’ambition, de l’argent et une soif de réussite spectaculaire.
Il y a quelque chose de fascinant dans notre rapport à la réussite. On envie les succès de nos voisins, encourage les entrepreneurs, on valorise les projets, on n’hésite pas à financer certains projets, on adore les histoires inspirantes, mais jusqu’à un certain point.
Parce qu’au moment où le succès devient visible, assumé, le regard change. Soudainement, l’admiration laisse place au doute, le succès devient suspect, la richesse devient taboue, voire ennemie.
Nous vivons dans une société qui récompense la moyenne, la fameuse médaille pour tous, la culture du consensus, la peur du débat. Craindre d’échouer c’est une chose, vouloir toujours niveler par le bas au lieu d’élever, c’est autre chose.
Pourtant, on veut des champions. On rêve de grandes entreprises québécoises capables de rayonner à l’international, on est fasciné de voir nos entrepreneurs dans la liste Forbes des plus fortunés. Mais sommes-nous prêts à accepter ce que ça implique? Des entrepreneurs riches, des entreprises dominantes, des écarts visibles.
Parce que la vérité, c’est que le Québec n’a pas un problème avec l’échec, il a un malaise avec le succès. Et tant qu’on ne sera pas capables de célébrer pleinement ceux qui réussissent, sans arrière-pensée, sans suspicion, sans envie malsaine, on va continuer à créer des entreprises… Mais rarement des géants.
