L’entrepreneuriat permet de savourer la vie autrement
EXPERTE INVITÉE. Et si entreprendre, pour certains, faisait oublier les défis du quotidien? Cette réflexion m’est venue après avoir échangé avec Elsie Côté lors de la saison 2 de Capable.
Elsie est fondatrice de Sirote-moi, une entreprise spécialisée, entre autres, dans les prêts à boire sans alcool, la slush santé et les produits de mixologie. Elle vit avec trois maladies rares.
Je l’ai écoutée, et je me suis reconnue, en quelque sorte. Pas dans la même réalité, mais dans un mécanisme similaire. Pour vous l’expliquer, il faut que je retourne à mes débuts en affaires, au début des années 2000. Mes projets d’entreprise étaient une zone de respiration. Pas une fuite, pas un déni. Juste un endroit où je ne pensais plus à mes défis du quotidien.
J’ai toujours eu de la difficulté à m’intégrer en personne dans des groupes. En partie parce que je n’acceptais pas ma surdité, mais aussi parce que je ne suis pas une personne de groupe. Je connais énormément de gens, je crée facilement des liens, je peux être présente, engagée… et pourtant, après un certain temps, j’ai tendance à me retirer.
Ce n’est pas un rejet des autres. C’est un besoin de revenir à moi. Je ne sais pas si c’est parce que je me suis longtemps adaptée à des univers qui n’étaient pas adaptés à mes réalités, mais j’ai une personnalité caméléon: je m’ajuste vite selon les personnes et les environnements. Dans un groupe, je suis influencée par les opinions, les façons de faire, les dynamiques. Ça me demande beaucoup d’énergie. Et à un moment donné, je sens que je m’éloigne de ma propre façon de penser. J’ai besoin de retrouver ma voix, mon rythme, mon silence.
Plus jeune, j’étais celle qu’il était facile d’agacer, d’intimider. J’ai eu beaucoup de problèmes avec le regard des autres. Ce genre de vécu laisse une trace. Même quand tout va bien, il reste une partie de vous qui observe, qui analyse, qui se protège.
C’est là que le Web est devenu un refuge. Entreprendre en ligne, pour moi, c’était une façon d’oublier ces défis-là. C’est là que j’ai toujours ressenti une grande satisfaction. Ça me donnait l’impression de m’accomplir pour de vrai. D’avoir le contrôle sur ce que je construisais. Personne ne pouvait m’arrêter. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Je crée, je teste, j’apprends dans l’action, sans devoir porter en même temps le poids du regard des autres.
Quand Elsie parle de sa réalité, elle rappelle que les gens ne voient pas le combat mental que ça demande de vivre avec des maladies rares. Dans l’entrevue, elle le dit clairement: «Ma vie, ce n’est pas que la maladie.» Elle veut qu’on la choisisse pour ses valeurs, ses produits, ce qu’elle apporte, pas pour son apparence ou ses limitations. Et là aussi, je me reconnais.
Parce que quand vous avez vécu le fait d’être évalué trop vite, mal compris, ou ramené à ce que vous «ne pouvez pas» faire, entreprendre devient parfois une manière de reprendre votre place sans avoir à vous justifier à chaque détour. Vous créez votre cadre. Vous décidez comment vous avancez. Vous choisissez votre terrain.
Elsie raconte d’ailleurs que la visioconférence a été une opportunité réelle pour elle: les gens l’écoutent avant de voir ses aides techniques. Et elle a déjà vécu du rejet en personne, au point où un fournisseur a jeté sa proposition après l’avoir vue avec sa marchette.
Ce genre de scène marque. Et ça explique pourquoi, pour certaines personnes qui vivent avec un handicap visible ou invisible, l’entrepreneuriat n’est pas seulement une question d’affaires. C’est une manière de se sentir compétente. De se sentir utile. De se sentir à sa place.
Dans ce cas-ci, entreprendre devient un endroit où les compétences prennent plus de place que les limites.
Ce texte est inspiré d’un échange avec Elsie Côté dans le cadre de la saison 2 du balado Capable, entreprendre sans limites. À écouter ici en langue des signes québécoise.
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