menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Gestionnaires, la discipline de priorisation ne s’improvise pas

9 0
27.03.2026

EXPERT INVITÉ. On les annonce comme une mauvaise nouvelle. Les compressions budgétaires arrivent avec leur lot de réunions tendues, de conversations difficiles, et de stress de couloir. Pourtant, pour les gestionnaires qui savent les lire, ces périodes de serrage de vis sont une des rares occasions de faire ce qu’on n’a jamais le temps de faire en période d’abondance: remettre de l’ordre dans la maison.

Au fil du temps, le plan stratégique s’est élargi, des produits et services dérivés se sont ajoutés, et des projets hors plan ont été démarrés, au point qu’il en devient difficile de se rappeler la mission première de l’organisation.

Une université va refaire le monde alors qu’elle peine à livrer ses programmes fondamentaux. Une municipalité se prend pour un incubateur de startup alors que ses routes sont trouées de nids-de-poule. Une banque lance des produits ésotériques de crypto alors que ses clients se font voler leurs données. Vous l’aurez compris: peut-on, s’il vous plaît (re)gagner l’excellence dans son cœur de métier?

Voici comment transformer la contrainte en avantage.

Moins d’objectifs, plus d’effets

Quand les ressources sont limitées, la tentation est forte de vouloir tout préserver. Couper un petit peu partout sans prendre les vraies décisions, c’est la pire chose à faire.

La contrainte budgétaire structurelle — celle qui dure, qui ne vient pas d’une mauvaise année, mais d’un réalignement de fond — exige une révision franche du plan stratégique. Pas un ajustement. Une réduction.

Posez la question directement à votre équipe de direction : si nous devions choisir trois priorités et abandonner le reste, lesquelles garderions-nous? La réponse est inconfortable, mais elle force les troupes à se recentrer sur ce qui compte vraiment. Un plan qui contient quinze priorités n’en contient aucune. C’est le moment de le simplifier, de le rendre actionnable, et de le défendre avec conviction.

Par exemple, un CÉGEP a eu le courage de réduire de 23 à 12 le nombre de ses objectifs stratégiques. En délaissant des stratégies secondaires à sa mission, telle que des arrimages communautaires, partenariats distants, et expérimentations académiques, il a pu se concentrer sur la réussite étudiante dans ses programmes les plus achalandés. Les objectifs retirés restent légitimes et louables ; rien n’empêche de les réintégrer lorsque le socle du CÉGEP aura été solidifié.

Élaguer le catalogue: une décision courageuse, pas défaitiste

Beaucoup d’organisations accumulent des produits et des services par inertie décisionnelle. Le résultat : des équipes dispersées, des clients confus et une énergie opérationnelle diluée.

La contrainte budgétaire oblige à trancher. Quels sont les produits ou services qui génèrent réellement de la valeur pour vos clients et de la rentabilité pour votre organisation? Concentrez vos ressources sur ceux-là, et ayez le courage de mettre en veille, voire d’abandonner les autres.

Ce n’est pas un aveu d’échec. C’est une décision de gestion parfaitement légitime. Les organisations qui traversent bien les cycles difficiles sont celles qui ont pu redécouvrir leurs produits et services essentiels.

À titre d’exemple, une entreprise de distribution d’électricité a simplifié ses services résidentiels d’une dizaine de plans à quatre plans clairs et différenciés.

Optimiser ne veut pas dire couper des postes

Quand on parle d’optimisation, on pense souvent à des suppressions de postes. C’est une lecture trop réductionniste.

Optimiser, c’est regarder honnêtement comment votre organisation fonctionne: ses processus, ses compétences, ses outils. Est-ce que vos équipes ont les bonnes habiletés pour livrer ce que vous avez choisi de prioriser? Est-ce que vos processus sont constitués d’étapes produisant de la valeur ajoutée? Est-ce que vos outils facilitent le travail ou le compliquent?

Une période de contrainte crée une fenêtre rare où les gens sont plus ouverts aux changements, car les résistances habituelles s’estompent devant la nécessité. Profitez-en pour faire les ajustements structurels que vous repoussiez à plus tard depuis des années.

Grâce à un exercice de type Kaizen (une méthode Lean Management), une compagnie d’assurance collective a gagné 30% de temps et réduit de 40% le nombre de changements de main dans son processus de souscription d’assurance, transformant littéralement son efficacité opérationnelle. Sans couper aucun poste.

Inculquer la discipline de priorisation

Le vrai test d’une organisation en période de contraintes ne se situe pas au niveau de la haute direction. C’est dans chaque équipe, dans chaque décision quotidienne, dans la façon dont un chef d’équipe choisit où mettre son énergie cette semaine.

Si vos gestionnaires n’ont pas appris à prioriser — vraiment prioriser, c’est-à-dire à dire non à des demandes légitimes parce qu’elles ne sont pas essentielles maintenant —, la contrainte budgétaire ne produira que de la pression supplémentaire.

Tout le monde comprend intellectuellement le principe de priorisation, mais il ne se traduit pourtant que rarement en comportement sur le terrain.

Rendez la priorisation explicite. Donnez à vos gestionnaires à tous les niveaux des méthodes de priorisation soutenues par des critères clairs, des espaces pour en débattre, et la légitimité de refuser ce qui n’est pas essentiel. Récompensez le focus stratégique.

La discipline de priorisation ne s’improvise pas : elle s’enseigne, elle se pratique, et elle se renforce par l’exemple.

Ce que la contrainte de ressources révèle :

les périodes difficiles mettent en lumière les organisations qui savent exactement ce qu’elles font, pourquoi elles le font, et comment elles le font bien. Ce sont celles qui sortent plus fortes ;

les organisations qui ont navigué à vue en période d’abondance souffrent davantage. Non pas parce qu’elles manquent de talent ou de bonne volonté, mais parce qu’elles n’ont jamais développé la discipline de choisir.

La contrainte budgétaire ne crée pas cette discipline. Mais elle crée les conditions pour l’installer. À vous d’’en profiter.

Suivez Bruno Collet sur LinkedIn et réagissez à son billet!


© Les Affaires