Peter Turchin : « Beaucoup de jeunes qui votent pour la gauche radicale viennent de familles ayant beaucoup investi dans leur éducation »
Pourquoi des enfants de la bourgeoisie, passés par les plus grandes écoles, nourris de belles promesses méritocratiques et ayant tous les bons diplômes en poche finissent-ils par regarder la gauche radicale avec des étoiles, et non de la terreur, dans les yeux ? Pour Peter Turchin, la réponse dépasse le caprice générationnel comme la simple et énième mode de campus, elle signale une mécanique historique beaucoup plus sourde. Celle qui s’active quand une société produit davantage d’aspirants à l’élite qu’elle ne peut leur offrir de places, fabriquant ainsi de la frustration statutaire, des contre-élites et, tôt ou tard, une très vilaine instabilité.
Fondateur de la cliodynamique, champ de recherche appliquant aux sociétés humaines, pour faire court, les outils de l’histoire quantitative et des sciences de la complexité, Turchin a popularisé, dans Le Chaos qui vient (Éditions du Cherche-Midi) la notion de « surproduction d’élites ». Ses travaux montrent que les grandes crises politiques ne naissent pour ainsi dire jamais de la seule colère des plus démunis, mais quasi toujours de sa rencontre fusionnelle avec des intellectuels, des militants suréduqués et autres frustrés aussi privilégiés que très articulés à même de lui donner une forme, un langage et une organisation.
À l’heure où une partie de la jeunesse française la plus favorisée se tourne vers la gauche radicale, tandis qu’une autre, peut-être moins armée culturellement, rejoint les confins de la droite, Turchin invite à regarder au-delà des drapeaux, des programmes et des slogans. Et à voir que, derrière les causes morales, les votes protestataires et les conflits familiaux, se dessine une même question littéralement explosive : que devient une méritocratie lorsqu’elle ne cesse de promettre ce qu’elle ne peut plus offrir – sinon une machine à produire de la rage en flux tendu ?
Le Point : En France, la gauche radicale semble exercer un attrait particulier sur les électeurs jeunes, diplômés et urbains, souvent issus de milieux privilégiés. Paradoxe ou schéma historique classique ?
Peter Turchin : Cela s’inscrit dans un schéma historique bien établi. L’un des enseignements centraux de la théorie structuro-démographique est que les périodes d’instabilité politique ne sont presque jamais provoquées uniquement par l’appauvrissement des classes populaires. Les véritables moteurs des grandes crises – révolutions, guerres civiles ou effondrements d’État – sont les luttes internes aux élites.
Tout au long de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires ont été organisés et dirigés plus souvent par des individus issus de milieux relativement favorisés que par les couches les plus pauvres de la population. Autrefois, il s’agissait de membres de la noblesse ou du clergé ; aujourd’hui, il s’agit d’avocats, d’enseignants, d’intellectuels et, plus largement, de ce que j’appelle les « aspirants à l’élite » : des personnes hautement qualifiées, ambitieuses, mais pour qui l’accès aux positions les plus prestigieuses se referme.
La combinaison de l’appauvrissement des classes populaires et de la surproduction d’élites forme un mélange explosif.
La combinaison de l’appauvrissement des classes populaires et de la surproduction d’élites forme un mélange explosif.
La France présente aujourd’hui plusieurs traits de cette dynamique. L’enseignement supérieur et les formations d’élite se sont multipliés, produisant davantage de diplômés très qualifiés pour un nombre relativement stable de postes désirables. Tous ne........
